Le Parlement a approuvé « un recours à l’armée russe en Ukraine »à la suite d’une demande en ce sens du président Vladimir Poutine alors que la situation se dégrade en Crimée et que d’autres régions pro-russes du pays étaient elles aussi gagnées par des turbulences séparatistes. Sur la place de l’Indépendance à Kiev, les opposants appelle « le monde » à l’aide.
Le compte Twitter de l’opposition ukrainienne appelle « le monde » à l’aide : « LE MONDE ! STOPPEZ Poutine s’il vous plaît ! »
En début d’après-midi, le président russe Vladimir Poutine a demandé au Conseil de la Fédération (chambre haute du Parlement) d’approuver « le recours à l’armée russe en Ukraine » jusqu’à la normalisation de la situation. « En raison de la situation extraordinaire en Ukraine et de la menace pesant sur la vie des citoyens russes, de nos compatriotes, des forces armées russes déployées en Ukraine », M. Poutine a demandé au Conseil de la Fédération d’autoriser « le recours aux forces armées russes sur le territoire de l’Ukraine, jusqu’à la normalisation de la situation politique dans ce pays », selon un communiqué du service de presse du Kremlin. « Nous devons protéger nos citoyens », avait auparavant estimé la présidente du Sénat russe, Valentina Matvienko. Selon elle, il est « possible, en raison de la situation, d’envoyer un contingent limité (de troupes) pour garantir la sécurité de la flotte de la mer Noire et des citoyens russes qui vivent en Crimée ».

Plus tôt dans la journée, le nouveau Premier ministre de Crimée, Sergiï Axionov, que Kiev considère comme illégitime, avait sollicité l’aide de Vladimir Poutine pour restaurer « la paix et le calme » dans la péninsule ukrainienne. La Russie dispose d’une force armée non négligeable en Crimée, dans le sud de l’Ukraine: la flotte russe de la mer Noire, qui compte quelque 20.000 hommes, est basée à Sébastopol, aux termes d’un accord entre Moscou et Kiev.
- Des points chauds se multipliaient dans l’est et le sud russophones de l’Ukraine
Des dizaines de personnes ont été blessées à Kharkiv (est de l’Ukraine) en marge d’une manifestation pro-russe qui a conduit à la prise d’assaut du siège de l’administration régionale par quelque 300 manifestants. Des partisans des nouvelles autorités pro-occidentales de Kiev s’y seraient barricadés. Plus de 10.000 personnes ont manifesté samedi matin à Donetsk, fief du président déchu Viktor Ianoukovitch dans l’est de l’Ukraine, contre les nouvelles autorités de Kiev en brandissant des drapeaux russes. Sur un podium improvisé, des intervenants déclaraient soutenir « l »aspiration de la Crimée à rejoindre la Russie ». Kiev a accusé la Russie de déployer des milliers d’hommes supplémentaires. « La Russie a accru (le nombre de) ses troupes de 6.000 hommes » en Crimée, a affirmé le ministre de la Défense Igor Tenioukh.
Près de 30 blindés ont aussi été déployés, a-t-il dit, dénonçant une « violation grossière » des accords régulant la présence de la flotte russe de la mer Noire en Crimée. « La présence inadéquate des militaires russes en Crimée est une provocation », mais « les tentatives de faire réagir l’Ukraine par la force ont échoué », a averti le Premier ministre Arseni Iatseniouk. Selon lui, la Russie tente actuellement de répéter le scénario mis en oeuvre en 2008 dans la région géorgienne séparatiste d’Ossétie du Sud, où elle avait lancé une opération militaire éclair contre les autorités de Tbilissi, et dont elle a fini par reconnaître l’indépendance. Au titre de la présence de sa flotte de la mer Noire, la Russie a le droit de déplacer des troupes dans la péninsule, mais elle doit en informer les autorités ukrainiennes 72 heures à l’avance, ce qui n’a pas été fait, selon le ministre ukrainien des Affaires étrangères, Andriï Dechtchitsa.

Plusieurs sites stratégiques de la péninsule sont désormais sous le contrôle d’hommes armés et en uniformes, mais sans signe permettant de les identifier. Ils contrôlent les aéroports de Simféropol, capitale de la Crimée, de Sébastopol, de Kirovske, ainsi que le centre de Simféropol, et ont hissé le drapeau russe sur plusieurs bâtiments officiels. A Sébastopol, où mouille la flotte russe, un commando d’environ 300 hommes se disant mandatés par le ministre russe de la Défense Sergueï Choïgou a assiégé dans la matinée le QG des gardes-côtes ukrainiens. Les assaillants ont déclaré avoir reçu du ministre « l’ordre d’occuper cette unité », ajoute-t-il.
La France est «vivement préoccupée par les informations provenant de Crimée qui font état de mouvements significatifs de forces armées», a déclaré samedi le chef de la diplomatie française Laurent Fabius dans un communiqué. «Nous appelons les parties à s’abstenir d’actions susceptibles d’alimenter les tensions et de porter atteinte à l’intégrité territoriale de l’Ukraine», a-t-il ajouté. Le premier ministre Jean-Marc Ayrault prévient quant à lui que « l’intégralité territoriale de l’Ukraine doit être respectée ». De son côté, le co-président du Parti de gauche, Jean-Luc Mélenchon a estimé samedi « absolument prévisible » que la Russie prenne « des mesures de protection » en Crimée face au nouveau pouvoir ukrainien, qu’il qualifie de « putschiste ». Interrogé en marge d’une manifestation contre le pacte de responsabilité à Toulouse, Jean-Luc Mélenchon a déclaré: « Les ports de Crimée sont vitaux pour la sécurité de la Russie, il est absolument prévisible que les Russes ne se laisseront pas faire, ils sont en train de prendre des mesures de protection contre un pouvoir putschiste aventurier, dans lequel les néonazis ont une influence tout à fait détestable », a-t-il déclaré.
… Berlin, Washington, Londres, Varsovie également
Le président américain Barack Obama s’est déclaré dans la nuit « profondément inquiet » devant les informations sur des mouvements de troupes russes en Ukraine et avait mis Moscou en garde contre toute « intervention militaire ». « Les Etats-Unis seront solidaires de la communauté internationale pour souligner qu’il y aura un coût à toute intervention militaire en Ukraine », a-t-il. Barack Obama a fait savoir qu’il pourrait renoncer à participer au sommet du G8 prévu en juin à Sotchi (Russie) en raison de la gravité de la situation, a affirmé sous couvert d’anonymat un haut responsable américain. L’ambassadrice américaine à l’ONU a annoncé vendredi que les Etats-Unis demandaient l’envoi d’urgence d’une « mission internationale de médiation », « indépendante et crédible » en Crimée »pour commencer à faire baisser la tension » dans la région. Berlin a demandé samedi à Moscou de s’expliquer sur ses mouvements de troupes en Crimée et Londres a appelé à la désescalade dans cette région autonome du sud de l’Ukraine, où la tension s’est brusquement aggravée ces dernières heures. Frank-Walter Steinmeier, ministre allemand des Affaires étrangères, a jugé que la situation en Ukraine devenait dangereuse et a demandé à la Russie de faire part de ses intentions au sujet de ses troupes basées en Crimée. « La situation s’est considérablement aggravée, en Crimée notamment », a déclaré Frank-Walter Steinmeier. « Tous ceux qui versent désormais de l’huile sur le feu, que ce soit par des mots ou des actes, ont comme objectif délibéré une nouvelle escalade de la situation. » De son côté, le secrétaire au Foreign Office William Hague a déclaré sur son compte Twitter qu’il s’était entretenu par téléphone avec son homologue russe Sergueï Lavrov « afin d’appeler à la désescalade en Crimée et au respect de la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine ».
Varsovie a appelé samedi à l’arrêt de tout « mouvement provocateur » des forces armées en Crimée, dans un communiqué officiel, alors que le chef de la diplomatie polonaise Radoslaw Sikorski a décidé d’écourter sa visite en Iran à cause de la situation devenue « critique ». « Nous appelons à l’arrêt de mouvements provocateurs de forces armées en péninsule de Crimée », lit-on dans un communiqué publié sur le site du ministère polonais des Affaires étrangères. « Toutes décisions prises dans l’immédiat, dont celles de caractère militaire, risquent d’avoir des conséquences irréparables pour l’ordre international », a insisté Varsovie. La Pologne a une nouvelle fois appelé les pays signataires du Mémorandum de Budapest en 1994 (la Russie, les Etats-Unis et le Royaume Uni) « à respecter et à réaliser leurs engagements » portant sur l’indépendance, la souveraineté et l’intégrité territoriale de l’Ukraine.
Lire aussi :
Monde –
le 27 Février 2014
cactus. le grain de sel
« Interrogations ukrainiennes » par Bernard Chambaz
Le grain de sel de l’écrivain Bernard Chambaz dans Cactus. « C’est à mon reportage pour
l’Humanité en Ukraine en 2012 (voir ci-dessous) que je dois d’écrire ce billet. J’avais vu un pays très attachant, paisible malgré les tensions, structuré par la langue russe, adossé à une riche histoire. C’est précisément ce tableau qui vient de se fissurer à une vitesse foudroyante. »
Billet, tant mieux, le dictionnaire confirme qu’il s’agit d’une brève « chronique ». Le temps me semble bien le cœur du sujet, les couches comprimées du passé et aussi d’un présent par définition ouvert et, somme toute, j’en suis plutôt à me poser des questions – qui portent à la fois sur la réalité ukrainienne, sur la lecture qui en est faite dans le monde occidental et sur le sens décidément complexe des mots « révolution » et « démocratie ».
On ne peut pas ne pas s’interroger sur le rôle de l’extrême droite qui s’est manifestée place Maïdan ni sur le recours à l’épouvantail du fascisme pour disqualifier l’ensemble du mouvement. On ne peut pas ne pas être frappé par le fait que ce sont les mêmes députés qui ont destitué le président Ianoukovitch après l’avoir soutenu et on ne peut pas ne pas se rappeler la Convention devenue « thermidorienne », du jour au lendemain, en envoyant Robespierre et ses amis à l’échafaud. On ne peut pas ne pas être étonné par l’auréole offerte à Ioulia Timochenko, dans un premier temps, avant de se rendre compte qu’elle était sans doute un atout de Poutine, ainsi qualifiée de « pasionaria », un comble, elle qui est d’abord une affairiste redoutable, qui a édifié sa fortune sur les décombres de l’URSS. On ne peut pas ne pas être surpris par la sévérité du regard porté sur la Russie, comme si l’hostilité à son égard s’était substituée quasi naturellement à l’hostilité à l’égard de l’URSS dans le cadre de visées économiques tellement évidentes et, en quelque sorte, logiques. À ceux qui méconnaissent l’âme russe, je recommande la lecture de la Fin de l’homme rouge, de Svetlana Alexievitch.
Cela dit, s’il fallait dans toute cette histoire dégager un mot-clé, ce serait « corruption ». C’est elle qui condamne Ianoukovitch et son régime, c’est contre elle que se soulève le peuple ukrainien – et si la corruption est, depuis le XIIe siècle, « l’altération de ce qui est honnête dans l’âme », on pourrait aussi la définir comme une forme essentielle d’aliénation. Le surnom de Robespierre, l’Incorruptible, résonne alors comme une ultime ruse de l’histoire. Enfin, on ne peut pas ne pas redouter la partition du pays ni la violence qui en serait le vecteur. Billet, donc, billet d’humeur comme on dit, ce qui autorise une pointe de mélancolie. Surtout quand on a eu la chance de rouler joyeusement de Kiev à Odessa et des rives de la Crimée aux mines de Donetsk.
Lire ou relire :
Le carnet de voyage d’une semaine en Ukraine par Bernard Chambaz en 2012
Bernard Chambaz, écrivain