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La perspective communiste : tout un programme ?

Posté par jacques LAUPIES le 3 septembre 2021

 

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Jean Sève « Redécouvrir la visée communiste est une nécessité afin d’éviter la catastrophe »

Vendredi 27 Novembre 2020

Invité de Citéphilo 2020, coauteur, avec son père, de Capitalexit ou catastrophe, le philosophe et professeur agrégé d’histoire revient sur les analyses et les perspectives ouvertes par Lucien Sève dans son dernier ouvrage.

 

Dans « le Communisme » ?, dernier tome de Penser avec Marx aujourd’hui, Lucien Sève s’attache à suivre l’histoire du mot et du mouvement communiste au XIXe siècle. Que nous apprend une telle enquête ?

JEAN SÈVE L’ensemble du tome IV comme des trois autres volumes qui le précèdent a pour fondamental objectif de nous faire redécouvrir la pensée-Marx, pour une très grande part ignorée, voire occultée. On connaît l’une des raisons de cette histoire, l’ancien non-accès aux textes mêmes. Après sa mort en 1883, on ne lit plus ou peu Marx dans le texte, car la plupart de ses œuvres ne sont ni publiées ni traduites. Marx devient inaccessible pour le plus grand nombre, à quelques expressions près. Ce qu’on sait de Marx est ce qu’on en dit ou en écrit. Le marxisme n’est plus la pensée-Marx et Marx, en tout état de cause, n’aurait pas pu être marxiste. On peut parler d’un grand fourvoiement général, notamment sur le communisme, dont on ne sort finalement que très récemment. L’autre facteur décisif est l’immaturité de la question communiste, ne serait-ce qu’au regard du très faible développement des forces productives – ce que les communistes ont ignoré, c’est qu’une formation sociale ne disparaît jamais avant que soient développées toutes les forces productives qu’elle est assez large pour contenir –, ce qui laisse toute latitude à la social-démocratie, dans un contexte d’essor du capitalisme et de son universalisation et mondialisation, de prendre les commandes des alternatives possibles.

Au terme de cette histoire ultra-résumée, la visée communiste a été délaissée, perdue. Elle est donnée partout pour utopique – ce qui est conforme à l’état réel du monde pour une part – et les « communistes » militent pour un socialisme plus ou moins nationalisé. Le poison du stalinisme fait son œuvre et partout on croit à une nécessaire phase socialiste préparatoire au basculement dans le communisme. Piloté par en haut, mésestimant gravement et coupablement l’initiative citoyenne et l’ambition fondatrice de mettre un terme aux aliénations, autoritaire et fondamentalement déresponsabilisant, le « socialisme réel » devient un régime « sui generis » totalement étranger à l’idée communiste, voire au socialisme bien compris. Dans le même temps, le capitalisme piloté par la doxa libérale fait sauter les frontières et permet un essor spectaculaire des rapports marchands tout en créant les conditions de son propre dépassement. La redécouverte de la visée communiste, spectaculaire depuis plusieurs décennies quoique encore trop marginale, devient alors une absolue nécessité afin d’éviter la catastrophe.

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JEAN SÈVE En tout état de cause, le « communisme » n’a jamais été présent là où on l’y a vu, à savoir les pays socialistes et le mouvement communiste international. De fait, le communisme n’est pas un idéal mais un mouvement réel qui s’opère sous nos yeux et qu’il faut entretenir dès à présent. Il repose d’abord, très paradoxalement, en plein capitalisme, sur des initiatives, plus ou moins conscientes et plus ou moins abouties, de rupture avec l’ordre dominant, impulsées par des hommes et des femmes qui ont pour but de développer des rapports clairement post-capitalistes – mais toujours fragiles et récupérables par le capital, jamais donc pérennes par nature et toujours plus ou moins infestées par le mode de production dominant, par exemple l’utilisation du salariat –, mais pouvant s’institutionnaliser, à l’image de la Sécurité sociale, impliquant « communisation » des rapports, ce qui exclut donc en principe toute forme d’appropriation privative – « bien commun » –, toute finalité capitaliste, proscrivant l’intervention de l’État – qui n’est pourtant jamais très loin –, avec comme visée l’intérêt commun, l’utilité sociale, la promotion d’une solidarité principielle et fondamentalement responsable, inventant et réinventant de nouveaux rapports entre les hommes et leur environnement, promouvant également de nouveaux rapports de genre et de « race ». On peut parler d’« évolution révolutionnaire » et il n’est pas étonnant que Jaurès et Lénine, les seuls qui ont véritablement lu Marx dans le texte, deviennent à l’occasion des références encore utiles, voire essentielles.

Une des thèses défendues dans cet ouvrage par Lucien Sève est l’idée que les expériences de « socialisme réel » n’ont rien eu de communiste et qu’il fallait tracer une ligne de démarcation nette entre socialisme et communisme. Comment est-ce possible ?

JEAN SÈVE Il se passe quelque chose d’incroyablement révélateur sur la haute dialecticité de l’histoire. D’un côté, le communisme est impossible, comme l’a compris et reconnu Lénine en 1919. Il l’est, d’évidence, en Russie, mais il l’est également ailleurs dans les pays les plus développés de l’époque. La puissance encore novatrice et révolutionnaire du capitalisme, pas encore vraiment limitée par ses propres contradictions, est telle que la perspective communiste ne peut alors être prise au sérieux. De l’autre, l’exploitation de l’homme par l’homme, même encadrée par des États de droit, pousse le mouvement ouvrier à lutter pour de meilleures conditions de travail. Il n’est pas étonnant que, dans ces conditions, rejetant la visée émancipatrice globale, les militants ouvriers privilégient le combat syndical avec la limitation du temps de travail, l’augmentation des salaires, la reconnaissance de droits et le combat politique à travers le suffrage universel par exemple. Les quelques tentatives d’insurrection échouent et le prix à payer en est toujours exorbitant.

La croyance en une « dictature du prolétariat » entretient de terribles illusions. C’est ainsi que, dans ces conditions, où les rapports de forces sont structurellement défavorables, le mouvement ouvrier devient « socialiste », pratiquant de facto la collaboration de classes, l’opportunisme de bon aloi. A fortiori quand la menace fasciste exige la formation de fronts. Toute perspective socialiste repose, par définition, sur une collaboration démocratique avec l’État bourgeois et un compromis avec le capital, voire sur la conquête du pouvoir politique, sur une meilleure redistribution des ressources produites par le travail commun, extorqué par le capital.

En ce sens, socialisme s’oppose fondamentalement à « communisme », qui implique le dépassement de l’État, sa destruction et reconstruction, autrement dit sa sursomption et l’abolition de toute forme d’appropriation privative, exigeant l’invalidation du pouvoir des actionnaires. Chacun le sait, jamais aucun socialiste n’a admis la renonciation principielle au droit de propriété, sinon dans les discours, et par là aux droits inaliénables des producteurs, et les nationalisations n’ont jamais été que des étatisations.

Dans Capitalexit ou catastrophe, l’idée d’une tendance allant « de la gratuité des soins médicaux à la retraite par répartition, du salaire à vie des fonctionnaires à la gratuité du don du sang, de l’initiative des lanceurs d’alerte à l’expérience gestionnaire des coopérateurs » est identifiée à une négativité interne au capitalisme dans nos sociétés. Dans quelle mesure peut-elle être pensée comme un paradigme révolutionnaire ?

JEAN SÈVE Négativité interne au capitalisme et donc positivité interne et externe exprimant des concrétions d’un nouveau mode de production post-­capitaliste au sein de cette formation sociale. C’est ce que j’ai appelé des futurs présents, traductions de possibles post-capitalistes. Cela implique tout un ensemble de présupposés. Quelles sont les conditions nécessaires pour qu’émergent ces possibles ? J’en vois au moins deux fondamentales, d’une part le développement d’individus capables d’avoir une plus grande prise collective sur la société et conscients des fins, et d’autre part la maturation de la crise du capitalisme, qui est, selon moi, triple : crise du libéralisme, en tant qu’idéologie mais également en tant que politique économique et crise par là du marché soi-disant autoefficient – qui pourrait suggérer que la conquête de l’État et la réalisation de politiques d’inspiration keynésienne suffiraient –, mais, plus fondamentalement crise du capitalisme en tant que mode de production – crise environnementale et crise anthropologique –, ce qui induit, à un troisième niveau, une crise de la société de classes et des rapports associés.

Plus rien aujourd’hui ne permet de considérer comme efficient le fait qu’un homme puisse acheter la force de travail d’un autre. Dans le monde tel qu’il est aujourd’hui, c’est non seulement contre-productif mais ruineux ! Cette triple crise porteuse de chaos ouvre la voie à des alternatives. Cela se traduit alors par des possibles réels, des futurs présents, préfiguration d’une révolution en cours. Concrètement, pour reprendre les exemples cités, l’essor de la gratuité, dont celui du sang, est significatif en tant que solution post-capitaliste à l’inefficience des rapports marchands ; l’institution de la retraite par répartition, au-delà de la solidarité entre générations, traduit l’efficacité d’un salaire continué et ouvre la voie à une solution plus globale, déjà visible avec le statut de la fonction publique, véritable chiffon rouge pour la bourgeoisie ; l’implication croissante des citoyens dans la vie associative, dans l’économie sociale et solidaire, dans la contestation au sens politique du terme de leurs conditions de vie…

Tout cela constitue, à mon sens, l’amorce d’un processus de prise de conscience d’une nécessaire réappropriation de nos moyens de production et d’échange, et par là de l’improbable formation d’une classe en soi, à défaut d’être encore pour soi. En ce sens, oui, il y a bien là un processus révolutionnaire en cours. Mais rien ne dit que ce processus nous évitera la catastrophe, car, dans le même temps, il faut bien voir que l’effondrement de nos sociétés ouvre la voie à de terribles autres possibles.

L’évolution sociale du « capitalisme réel » d’après-guerre ne fut-il pas aussi l’effet d’une intério­risation d’éléments fondamentalement progressistes de l’expérience du « socialisme » non seulement en tant que dynamique sociale, système d’organisation militante articulée à l’idée de parti et de syndicat, mais aussi en tant qu’incarnation étatique ?

JEAN SÈVE Plutôt que d’intériorisation, il faudrait plutôt dire parler de cohabitation entre des logiques concurrentes, fruit de rapports de forces temporairement très favorables. Dans cette logique de confrontation de classes, les partis politiques, à commencer par le Parti communiste, et les syndicats ont pu réussir à l’occasion à imposer ou à négocier des avancées qui se révéleront importantes et qui sont autant de présupposés nécessaires à une dynamique révolutionnaire. Mais ce qui frappe davantage est l’intégration progressive de ces « forces progressistes » dans la dynamique capitaliste d’ensemble et leur abandon de visées révolutionnaires. Par là, il y a bien un échec majeur de la forme-parti, et encore plus visible pour la forme-syndicat.

Inachevé, le livre de Lucien Sève se veut défricheur d’autres horizons pour le présent et l’avenir. Lesquels souhaiteriez-vous souligner ?

JEAN SÈVE Lucien Sève annonce, en guise de postface, une triple question qu’il formule ainsi : celle de la maturité historique du communisme, celle de sa finalité civilisationnelle et enfin celle de sa faisabilité politique. Si la première a été largement argumentée, les deux autres n’ont pas vraiment pu être développées bien qu’il eût déjà beaucoup avancé dans son travail préparatoire sur ces questions. Il est clair que la dernière passe pour être la plus ardue. En ce qui me concerne, je privilégie encore l’observation et l’analyse de ces rapports post-capitalistes déjà-là, malgré leur évidente marginalité. Ils constituent, à mon sens, de très précieux points d’appui dans une perspective révolutionnaire.

Penser les « futurs présents »

Professeur agrégé d’histoire, Jean Sève est l’auteur d’ Un futur présent, l’après-capitalisme (la Dispute, 2006) et de Trois crises et deux issues (Edilivre, 2017). Dans Capitalexit ou catastrophe (la Dispute, 2018), livre d’entretiens réalisés avec Lucien Sève, philosophe disparu en avril dernier, il en appelle à renouer avec l’audace révolutionnaire. Invité par Philolille en partenariat avec l’Humanité, Jean Sève dialogue avec Jean Quétier sur le communisme chez Lucien Sève. Un entretien à retrouver en intégralité sur le site de Citéphilo 2020 (citephilo.org).

 

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