Il y a propriété et propriétés…

Posté par jacques LAUPIES le 15 novembre 2020

 

Le philosophe Pierre Crétois. © Editions Amsterdam

Le philosophe Pierre Crétois. © Editions Amsterdam
 

Pierre Crétois, philosophe : « Il faut donner priorité à l’accès universel aux biens d’accomplissement »

Samedi 14 Novembre 2020

Avec « la Part commune », le philosophe Pierre Crétois déconstruit le concept de propriété privée, dont il montre les dangers à la fois sociaux et écologiques. Il invite à repenser la propriété comme un juste accès aux biens communs. ENTRETIEN

 
Il y a propriété et propriétés... dans POLITIQUE

Pour sauver la société des inégalités qui ne cessent de se creuser davantage, pour sauver la nature des outrances humaines, il est urgent de repenser le concept de propriété. Le philosophe Pierre Crétois nous y invite dans un essai riche et stimulant, « la Part commune. Critique de la propriété privée ». Contre l’appropriation et l’accumulation sans limites, il y développe un concept de propriété partagée, dont l’institution seule est susceptible de nous faire retrouver notre part commune. Les choses naturelles et humaines ne peuvent être accaparées sans mesure ni conscience politique : elles sont des lieux de rencontre et de partage, dont l’accès doit être garanti à tous.

Quelles sont les ambiguïtés de l’idéologie propriétaire que votre essai entend « débusquer » ?

PIERRE CRÉTOIS J’appelle « idéologie propriétaire » non ce que dit le droit au sujet de la propriété, mais plutôt un ensemble de représentations qui orientent nos comportements et nos attentes de façon souterraine. Pour cette idéologie, la propriété est un droit naturel de la personne qui s’acquiert par le seul travail individuel, qui sanctionne un mérite et sur quoi personne n’a le droit d’interférer, pas même l’État. Cette idéologie est problématique, parce qu’elle est travaillée par des contradictions multiples. La propriété privée est censée être absolue. Or, pour permettre à des propriétaires de cohabiter pacifiquement, il faut nécessairement limiter les droits de propriété. En outre, la propriété, censément acquise par le travail, permet le non-travail par la rente une fois transformée en capital lucratif.

En quoi le droit de propriété est-il venu à constituer le principe des autres droits ? À quelle école de pensée depuis John Locke cette tendance peut-elle être rattachée ?

PIERRE CRÉTOIS John Locke est un penseur du droit naturel qui fait l’hypothèse d’un état de nature antérieur à l’existence des sociétés politiques. Pour lui, l’être humain dispose de véritables droits pleins et entiers avant l’instauration de l’État. C’est un des premiers à avoir centré la question du droit naturel en général sur celle des droits naturels de l’être humain. Il pose une liste des droits fondamentaux : l’existence, la liberté et les biens. Ces droits naturels sont des propriétés de l’individu (properties). Il s’agit d’une interprétation libérale des droits naturels, qui les considère comme des choses que l’on a plutôt que comme des conditions générales de l’accomplissement de l’être humain. C’est ce que Marx attaque dans son ouvrage « la Question juive ».

« Le démon de la propriété privée infecte tout ce qu’il touche », écrit Rousseau, que vous citez. Pour Marx aussi, la propriété privée infecte et dénature notre rapport au monde. Quels sont selon vous les effets les plus pervers de l’absolutisme propriétaire ?

PIERRE CRÉTOIS Depuis les origines de l’idéologie propriétaire, avec le phénomène des enclosures (terme anglais pour désigner la mise en clôture des champs), l’absolutisme propriétaire a pour symbole la clôture. La propriété est interprétée comme un droit de se séparer du reste de la société et de tout l’écosystème. La propriété est alors une zone sur laquelle chacun peut exercer un contrôle absolu sans avoir de comptes à rendre. Or, les droits de propriété devraient plutôt être vus comme des éléments juridiques qui structurent nos relations avec les autres et avec la nature que comme des droits de faire sécession.

Icon QuoteLes droits de propriété devraient plutôt être vus comme des éléments juridiques qui structurent nos relations avec les autres et avec la nature que comme des droits de faire sécession.

Vous démontez les arguments fondés sur le mérite et le travail par lesquels sont le plus souvent justifiées les inégalités de propriété et de richesse…

PIERRE CRÉTOIS Il y a un point de convergence curieux entre Locke et Marx, c’est la centralité qu’occupe le travail dans leurs conceptions respectives de l’acquisition. Marx tire toutes les conséquences de l’idée lockéenne d’une acquisition fondée sur le travail. Il faut exproprier les expropriateurs et rendre le capital aux travailleurs. Ce faisant, il admet un lien puissant entre propriété et travail. Ce lien travail-propriété n’a pourtant rien d’une évidence. Bien des causes de ce que je produis sont indépendantes de mon travail. La récolte de l’agriculteur dépend de bien d’autres facteurs que de son seul et unique travail : le terrain, les semences, le climat, la chance… Que son travail produise quelque chose et soit même nécessaire est sans doute vrai, mais que tout ce qu’il produit provienne de son seul et unique travail est absolument contestable.

Il faut donc reconnaître qu’il y a dans ce que nous récoltons une large part qui n’est pas imputable à notre travail. Se débarrasser de la mythologie du travail et du mérite permet de faire place à des questionnements essentiels portant sur la façon dont les ressources doivent être équitablement réparties au sein de la société. En effet, s’il est vrai que nul ne mérite ce qu’il a, il n’y a alors plus aucun obstacle moral pour soumettre la distribution générale des ressources à des principes de justice.

 

Les concepts de propriété sociale d’Alfred Fouillée, ainsi que de dette sociale de Léon Bourgeois signifient-ils que personne ne possède rien sans les autres ?

PIERRE CRÉTOIS En effet, les penseurs et hommes politiques solidaristes comme Fouillée ou Bourgeois sont des jalons importants dans l’histoire sociale de la IIIe République. Léon Bourgeois, penseur et homme politique solidariste, fut un des premiers défenseurs de l’impôt sur le revenu. Il a publié un livre important, « Solidarité » (1896). Selon lui, nous ne devons pas ce que nous avons qu’à nous-mêmes. Nul, en effet, ne peut se prétendre self-made-man, car personne ne se fait seul et sans l’aide de l’armée invisible de ses semblables. En ce sens, mieux on est loti, plus nous sommes redevables à la société. L’impôt sur le revenu est alors une façon de reconnaître qu’une part de ce que nous gagnons ne nous revient pas.

Rousseau met en scène « le moment charnière de la révolte des pauvres démunis contre les riches qui les privent du nécessaire ». Ne sommes-nous pas allés au bout de cette menace et d’un tel moment charnière ?

PIERRE CRÉTOIS Oui, c’est certain. Les inégalités mondiales explosent. Nous sommes sans doute tout proches de la situation évoquée par Rousseau, situation qui impose la refondation du contrat social. La propriété n’est légitime qu’à partir du moment où, pour les plus modestes, la respecter n’est pas un contrat de dupes. En outre, l’époque actuelle ajoute un point que Rousseau n’avait pu anticiper : la crise écologique montre que l’usage que nous faisons de ce qui nous appartient peut nuire aux autres, notamment par la pollution qu’il produit. On ne peut donc séparer la propriété de tout l’écosystème dont elle fait partie.

Icon QuotePlutôt que de chercher qui du capitalisme, de l’Etat ou du collectif des travailleurs est légitime propriétaire des moyens de production, j’ai préféré reprendre le problème à la racine.

Redéfinir un concept de propriété comme norme sociale attentive à la communauté et à l’environnement n’impose-t-il pas de redéfinir les échelles de valeur entre les biens, ainsi que des limites aux rémunérations ?

PIERRE CRÉTOIS Défendre l’inappropriabilité des choses ou leur copossession fondamentale ce qui, sous ma plume, signifie sensiblement la même chose, implique de faire droit à ce qu’il y a de commun dans le propre. Qu’il y ait une part commune dans toutes les ressources, y compris appropriées, impose que leur gestion et leur distribution soient compatibles avec l’exigence d’équité. Il s’agit d’assurer la compatibilité de l’usage ou de l’exploitation des biens (y compris privés) avec les droits que la communauté peut faire valoir sur ces mêmes biens. Cela suppose de donner la priorité aux exigences de justice sur les considérations purement économiques.

Pour cela, il faut certes relativiser ou subordonner la propriété, mais il n’est pas nécessaire de défendre une économie dirigée ou entièrement pilotée par l’État. Il faut et il suffit de soumettre l’économie à des cadres généraux assurant l’équité globale du système. Parmi ces cadres régulateurs qui déterminent l’espace dans lequel il est légitime de disposer de ce qui nous appartient, on peut imaginer, outre un salaire minimum, un salaire maximum, un Code du travail protecteur ou même un revenu de base inconditionnel. Au contraire de ce que l’on laisse souvent croire, il n’existe, a priori, aucun argument moral (fondé, par exemple, sur le caractère confiscatoire de l’impôt ou sur la défense de la propriété privée) valable pour faire obstacle au financement de ces dispositifs.

Les choses seraient donc inappropriables dans l’absolu. Les biens premiers et communs seraient selon vous des droits d’accès à l’alimentation, au logement, à la santé, à l’éducation, à la culture… Comment étendre ces droits d’accès de façon juste, dégagée des impasses de la propriété privée ?

PIERRE CRÉTOIS Ce qui compte n’est pas la propriété privée des choses mais l’accès à ce qui, à travers elles, nous permet de mener la vie qui nous convient. On sait que le partage et la propriété socialisée (les services publics) permettent, souvent bien mieux que la propriété privée, d’offrir à tous un accès à un ensemble de ressources essentielles (éducation, sport, culture, santé, justice…). La prise de conscience du fait qu’il faut donner priorité à l’accès universel aux biens d’accomplissement, plutôt que de favoriser systématiquement l’accession à la propriété privée, m’apparaît comme une intuition essentielle pour surmonter la croyance selon laquelle la propriété et les marchés sont la meilleure manière de conduire au progrès social.

Vous traitez relativement peu des expériences collectivistes….

PIERRE CRÉTOIS Bien qu’elle me soit très sympathique, j’ai volontairement pris le parti de ne pas partir de l’hypothèse communiste. Cela s’explique simplement. Il y a une ambiguïté dans ce que l’on entend par collectivisme : soit c’est la propriété étatisée, soit c’est la propriété coopérative. Ces deux versions de ce que l’on entend par collectivisme ou abolition de la propriété privée appartiennent à deux traditions politiques divergentes : le communisme étatique ou le communisme libertaire. Je n’avais pas l’intention d’entrer dans la question à ce niveau. Plutôt que de chercher qui du capitaliste, de l’État ou du collectif des travailleurs est légitime propriétaire des moyens de production, j’ai préféré reprendre le problème de la propriété à la racine pour voir comment peuvent s’articuler équitablement les diverses revendications portant sur les ressources. Nous sommes en train de vivre une transition, il faut renouveler radicalement notre appareil conceptuel.

Le défi politique actuel n’est-il pas de concilier la conception sociale de la propriété avec le respect et le contrôle mutuel des désirs et projets de chacun ?

PIERRE CRÉTOIS C’est exactement cet équilibre ténu entre la conception sociale de la propriété et la garantie de la liberté individuelle qu’il s’agit de trouver. D’ailleurs, il n’est pas certain que l’une aille sans l’autre.

En savoir plus
« La Part commune. Critique de la propriété privée »
de Pierre Crétois. Éditions Amsterdam, 220 pages, 16 euros.
Les suggestions de l’auteur
« L’Invention de la propriété privée »
de Rafe Blaufarb. Éditions Champ Vallon, 2016.
« La Théorie politique de l’individualisme possessif »
de Hobbes à Locke », de Crawford Brough Macpherson. Éditions Gallimard, 2004.
« La Juste Part »
de David Robichaud et Patrick Turmel. Éditions les Liens qui libèrent, 2016.

 dans POLITIQUE

Maître de conférences en philosophie politique à l’université Bordeaux-Montaigne, Pierre Crétois, depuis la parution de sa thèse, « le Renversement de l’individualisme possessif, de Hobbes à l’État social » (Classiques Garnier, 2014), poursuit ses recherches sur les limites du concept moderne de propriété. Il est également auteur de nombreux articles.

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