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Une certaine vision de l’école par Jean Jaures

Posté par jacques LAUPIES le 25 octobre 2020

 

 
Lettre de Jean Jaurès aux instituteurs et institutrices
 

 
J’ai plaisir à reproduire ici la Lettre de Jean Jaurès aux instituteurs et institutrices publiée le 15 janvier 1888 dans La Dépêche de Toulouse :
 
 Vous tenez en vos mains l’intelligence et l’âme des enfants ; vous êtes responsables de la patrie. Les enfants qui vous sont confiés n’auront pas seulement à écrire et à déchiffrer une lettre, à lire une enseigne au coin d’une rue, à faire une addition et une multiplication. Ils sont Français et ils doivent connaître la France, sa géographie et son histoire : son corps et son âme. Ils seront citoyens et ils doivent savoir ce qu’est une démocratie libre, quels droits leur confère, quels devoirs leur impose la souveraineté de la nation. Enfin ils seront hommes, et il faut qu’ils aient une idée de l’homme, il faut qu’ils sachent quelle est la racine de toutes nos misères : l’égoïsme aux formes multiples ; quel est le principe de notre grandeur : la fierté unie à la tendresse. Il faut qu’ils puissent se représenter à grands traits l’espèce humaine domptant peu à peu les brutalités de la nature et les brutalités de l’instinct, et qu’ils démêlent les éléments principaux de cette œuvre extraordinaire qui s’appelle la civilisation. Il faut leur montrer la grandeur de la pensée ; il faut leur enseigner le respect et le culte de l’âme en éveillant en eux le sentiment de l’infini qui est notre joie, et aussi notre force, car c’est par lui que nous triompherons du mal, de l’obscurité et de la mort.
 
Eh quoi ! Tout cela à des enfants ! — Oui, tout cela, si vous ne voulez pas fabriquer simplement des machines à épeler. Je sais quelles sont les difficultés de la tâche. Vous gardez vos écoliers peu d’années et ils ne sont point toujours assidus, surtout à la campagne. Ils oublient l’été le peu qu’ils ont appris l’hiver. Ils font souvent, au sortir de l’école, des rechutes profondes d’ignorance et de paresse d’esprit, et je plaindrais ceux d’entre vous qui ont pour l’éducation des enfants du peuple une grande ambition, si cette grande ambition ne supposait un grand courage.
 
J’entends dire, il est vrai : « À quoi bon exiger tant de l’école ? Est-ce que la vie elle-même n’est pas une grande institutrice ? Est-ce que, par exemple, au contact d’une démocratie ardente, l’enfant devenu adulte ne comprendra point de lui-même les idées de travail, d’égalité, de justice, de dignité humaine qui sont la démocratie elle-même ? » — Je le veux bien, quoiqu’il y ait encore dans notre société, qu’on dit agitée, bien des épaisseurs dormantes où croupissent les esprits. Mais autre chose est de faire, tout d’abord, amitié avec la démocratie par l’intelligence ou par la passion. La vie peut mêler, dans l’âme de l’homme, à l’idée de justice tardivement éveillée, une saveur amère d’orgueil blessé ou de misère subie, un ressentiment et une souffrance. Pourquoi ne pas offrir la justice à des cœurs tout neufs ? Il faut que toutes nos idées soient comme imprégnées d’enfance, c’est-à-dire de générosité pure et de sérénité.
 
Comment donnerez-vous à l’école primaire l’éducation si haute que j’ai indiquée ? Il y a deux moyens. Il faut d’abord que vous appreniez aux enfants à lire avec une facilité absolue, de telle sorte qu’ils ne puissent plus l’oublier de la vie et que, dans n’importe quel livre, leur œil ne s’arrête à aucun obstacle. Savoir lire vraiment sans hésitation, comme nous lisons vous et moi, c’est la clef de tout. Est-ce savoir lire que de déchiffrer péniblement un article de journal, comme les érudits déchiffrent un grimoire ? J’ai vu, l’autre jour, un directeur très intelligent d’une école de Belleville, qui me disait : « Ce n’est pas seulement à la campagne qu’on ne sait lire qu’à peu près, c’est-à-dire point du tout ; à Paris même, j’en ai qui quittent l’école sans que je puisse affirmer qu’ils savent lire. » Vous ne devez pas lâcher vos écoliers, vous ne devez pas, si je puis dire, les appliquer à autre chose tant qu’ils ne seront point par la lecture aisée en relation familière avec la pensée humaine. Qu’importent vraiment à côté de cela quelques fautes d’orthographe de plus ou de moins, ou quelques erreurs de système métrique ? Ce sont des vétilles dont vos programmes, qui manquent absolument de proportion, font l’essentiel.
 
J’en veux mortellement à ce certificat d’études primaires qui exagère encore ce vice secret des programmes. Quel système déplorable nous avons en France avec ces examens à tous les degrés qui suppriment l’initiative du maître et aussi la bonne foi de l’enseignement, en sacrifiant la réalité à l’apparence ! Mon inspection serait bientôt faite dans une école. Je ferais lire les écoliers, et c’est là-dessus seulement que je jugerais le maître.
 
Sachant bien lire, l’écolier, qui est très curieux, aurait bien vite, avec sept ou huit livres choisis, une idée, très générale, il est vrai, mais très haute de l’histoire de l’espèce humaine, de la structure du monde, de l’histoire propre de la terre dans le monde, du rôle propre de la France dans l’humanité. Le maître doit intervenir pour aider ce premier travail de l’esprit ; il n’est pas nécessaire qu’il dise beaucoup, qu’il fasse de longues leçons ; il suffit que tous les détails qu’il leur donnera concourent nettement à un tableau d’ensemble. De ce que l’on sait de l’homme primitif à l’homme d’aujourd’hui, quelle prodigieuse transformation ! et comme il est aisé à l’instituteur, en quelques traits, de faire sentir à l’enfant l’effort inouï de la pensée humaine !
 
Seulement, pour cela, il faut que le maître lui-même soit tout pénétré de ce qu’il enseigne. Il ne faut pas qu’il récite le soir ce qu’il a appris le matin ; il faut, par exemple, qu’il se soit fait en silence une idée claire du ciel, du mouvement des astres ; il faut qu’il se soit émerveillé tout bas de l’esprit humain, qui, trompé par les yeux, a pris tout d’abord le ciel pour une voûte solide et basse, puis a deviné l’infini de l’espace et a suivi dans cet infini la route précise des planètes et des soleils ; alors, et alors seulement, lorsque, par la lecture solitaire et la méditation, il sera tout plein d’une grande idée et tout éclairé intérieurement, il communiquera sans peine aux enfants, à la première occasion, la lumière et l’émotion de son esprit. Ah ! sans doute, avec la fatigue écrasante de l’école, il vous est malaisé de vous ressaisir ; mais il suffit d’une demi-heure par jour pour maintenir la pensée à sa hauteur et pour ne pas verser dans l’ornière du métier. Vous serez plus que payés de votre peine, car vous sentirez la vie de l’intelligence s’éveiller autour de vous.
 
Il ne faut pas croire que ce soit proportionner l’enseignement aux enfants que de le rapetisser. Les enfants ont une curiosité illimitée, et vous pouvez tout doucement les mener au bout du monde. Il y a un fait que les philosophes expliquent différemment suivant les systèmes, mais qui est indéniable : « Les enfants ont en eux des germes, des commencements d’idées. » Voyez avec quelle facilité ils distinguent le bien du mal, touchant ainsi aux deux pôles du monde ; leur âme recèle des trésors à fleur de terre : il suffit de gratter un peu pour les mettre à jour. Il ne faut donc pas craindre de leur parler avec sérieux, simplicité et grandeur.
 
Je dis donc aux maîtres, pour me résumer : lorsque d’une part vous aurez appris aux enfants à lire à fond, et lorsque d’autre part, en quelques causeries familières et graves, vous leur aurez parlé des grandes choses qui intéressent la pensée et la conscience humaine, vous aurez fait sans peine en quelques années œuvre complète d’éducateurs. Dans chaque intelligence il y aura un sommet, et, ce jour-là, bien des choses changeront.
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Oui les atteintes à l’environnement doivent être considérées comme des délits !

Posté par jacques LAUPIES le 25 octobre 2020

 

Les incendies volontaires concourent à la déforestation en Amazonie.

Les incendies volontaires concourent à la déforestation en Amazonie.
 

Droits. Front commun international pour faire reconnaître l’écocide

Vendredi 23 Octobre 2020
Une dizaine d’élus internationaux lancent, ce 23 octobre, l’Alliance mondiale des parlementaires pour la reconnaissance juridique, à l’échelle mondiale, les crimes majeurs commis à l’encontre de l’environnement et des biens communs.
 

Voilà bientôt cinquante ans, en 1972, Olof Palme, Premier ministre de la Suède, avançait l’idée d’écocide lors de la Conférence de Stockholm, premier sommet international pour la protection de l’environnement organisé sous l’égide de l’ONU. Depuis lors, les crimes majeurs contre la nature n’ont cessé de se répéter et leurs impacts de s’aggraver, sans que la notion même ne soit encore reconnue par les instances mondiales.

Alors que la bataille pour accorder à l’écocide un statut juridique à l’échelle mondiale a repris depuis quelques années, des élus de plusieurs pays ont décidé de s’organiser pour appuyer la revendication.

Une Alliance des parlementaires pour la reconnaissance de l’écocide, au même titre que le crime contre l’humanité, vient d’être lancée ce vendredi 23 octobre. Elle rassemble, pour l’heure, une dizaine de représentants de pays d’Europe, d’Océanie, d’Asie et d’Amérique. «  Ce défit est international », rappelle Marie Toussaint, juriste, fondatrice de l’ONG Notre affaire à tous, et aujourd’hui députée européenne chez les Verts. «  La dégradation de la planète ne cesse de s’aggraver et les crimes environnementaux autant que leurs responsables restent le plus souvent impunis », expliquait-elle lors d’une conférence de presse organisée en ligne, qui rassemblait plusieurs initiateurs de la démarche. « En tant que parlementaires, nous avons le devoir de porter la voix des citoyens « poursuivait Marie Toussaint.  » C’est également à nous qu’incombe la tâche de rédiger des lois. »

« Au Brésil, nous perdons 1,5 million d’hectares de forêt chaque année »

Très précisément, l’Alliance définit l’écocide comme «  une destruction ou des dommages graves portant atteinte à toute partie ou système appartenant aux biens communs mondiaux, ou à tout écosystème à une échelle telle qu’elle pourrait menacer la vie des générations présentes et/ou futures, mais surtout la sécurité et la viabilité de la planète ». La chose peut sembler extraordinaire : elle est pourtant commune, rappellent les parlementaires. «  Au Brésil, la déforestation et la destruction d’écosystèmes entiers sont à un niveau tel que nous sommes près d’atteindre un point de non-retour, après lequel rien ne sera plus réparable », explique Rodrigo Agostinho, député de l’Assemblée fédérale du Brésil. «  Nous perdons en moyenne 1,5 million d’hectares de forêt chaque année, et plus de 1 000 espèces végétales et animales sont, chez nous, menacées. »

Depuis deux ans, les incendies n’ont cessé de se multiplier dans la forêt amazonienne, poursuit le député. Et si le réchauffement climatique les attise, c’est bien la main de l’homme qui les déclenche, alors que la plupart sont attribuables aux fazendeiros et autres grands exploitants agricoles en quête de terres à cultiver. «  Aucun de ces crimes n’est jamais puni », reprend Rodrigo Agostinho, «  ou quand ils le sont, c’est au prix d’une simple amende. » Ceux qui osent élever la voix pour dénoncer ces agissements, en outre, le font au prix de leur sécurité, voire de leur vie. Le pays compte aujourd’hui au nombre de ceux où les défenseurs de l’environnement se font le plus assassinés.

Les pays de l’OCDE laissent les criminels environnementaux imposer leurs empreintes sur l’environnement

Même mécanique aux Philippines, explique Eufemia Cullamat, représentante de la communauté indigène Mindanaode à la chambre des représentants du pays. «  Les peuples autochtones sont confrontés à des violations de leurs droits », lesquels peuvent aller, là encore, jusqu’à l’assassinat. Dans les deux cas, l’État tolère, voire alimente les exactions, en empêchant la mise en place de garde-fous légaux, ou en supprimant ceux déjà existants.

Les pays totalitaires, cependant, ne sont pas seuls à être pointés du doigt. Menaces sur telle ou telle espèce animale, poursuite d’activités extractivistes mettant en danger les ressources naturelles, telle que la production d’hydrocarbures de schiste, ou autres pressions exercées sur lesdites ressources : les pays de l’OCDE laissent, eux aussi, les criminels environnementaux - souvent de grandes entreprises - imposer leurs empreintes sur l’environnement, insistent les membres de l’Alliance. Bien sûr, dans de nombreux cas, des lois existent aux échelles nationales, censées empêcher les pratiques délétères. Le fait est qu’elles ne sont pas suffisantes.

L’objectif, avancent les parlementaires, est à présent d’explorer de nouveaux systèmes législatifs. La reconnaissance de l’écocide ne vise ni à remplacer les lois nationales, ni à étouffer les batailles qui se mènent localement, «  mais à les suppléer, les relayer et les décupler », insiste Inès Sabanes, qui, jusqu’en janvier dernier, était encore députée du parti Vert espagnol. L’Alliance nouvellement créée se veut un outil pour mener la campagne, «  partager les expériences et les savoirs afin de réussir à introduire la reconnaissance de l’écocide dans le droit international, mais aussi dans nos pays respectifs », conclue Marie Toussaint.

Tuvalu et les Maldives à l’offensive pour sauver leur avenir

Plusieurs fenêtres se sont ouvertes ces derniers mois qui peuvent laisser aux parlementaires l’espoir de remporter la bataille. La pression citoyenne en est une – en France, la Convention citoyenne pour le climat place la reconnaissance de l’écocide au nombre de ses 149 propositions.

Dans plusieurs pays, des travaux législatifs avancent également dans ce sens, comme en Suède, où trois propositions sont aujourd’hui en débat devant le parlement. À l’internationale, enfin, les États insulaires de Tuvalu et des Maldives ont déposé un amendement devant la Cours pénale internationale pour demander qu’elle reconnaisse les écocides, et les traite au même titre que les crimes contre l’humanité. Il faut dire que les deux archipels ont gros à jouer, alors que la montée du niveau des mers, promise par un réchauffement climatique qui s’élèverait à près de 2 °C, menace directement leur existence à courts termes.

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Les préceptes religieux sont toujours sujet à interprétations…

Posté par jacques LAUPIES le 24 octobre 2020

 

Les préceptes religieux sont toujours sujet à interprétations mais certaines d’entre elles peuvent conduire, au pire, à des actes de violences. Peu de religions échappent ou ont échappé à ce phénomène dont la cause est souvent extérieure  à la religion elle même.
Nul doute que l’économie, les rapports sociaux qui en découlent sont souvent les causes  de ces interprétations qu’en font des « prophètes » malveillants. Le discernement des croyants est mis à l’épreuve et leur condition sociale peut être un élément  qui contrarie ce discernement.
La foi en une croyance religieuse, voire parfois l’interprétation dogmatique d’une idéologie, peuvent troubler les esprits. Pas nécessairement à l’égard d’un crime abominable, somme toute isolé, mais à l’égard des guerres et des génocides ou ravages meurtriers qu’elles provoquent et dont ils ne voient pas les causes profondes !

Ghaleb Bencheikh, président de la Fondation de l’islam de France.

Ghaleb Bencheikh, président de la Fondation de l’islam de France.
 

Ghaleb Bencheikh : « En ces temps obscurcis, faire rayonner l’islam des Lumières »

Vendredi 23 Octobre 2020

Ce vendredi, les pratiquants sont appelés par diverses instances religieuses musulmanes françaises à prier à la mémoire de Samuel Paty. L’islamologue Ghaleb Bencheikh, président de la Fondation de l’islam de France, montre en quoi la religion du Coran doit faire face à de multiples défis, parmi eux, la lutte contre l’islamisme. ENTRETIEN.

 

Comment expliquez-vous l’acte de Conflans-Sainte-Honorine ? Comment expliquer que l’on tue pour des caricatures ?

GHALEB BENCHEIKH Hélas, le cauchemar continue. C’est le énième attentat, réussi, spectaculaire au sens premier du terme, qui ôte une vie humaine, en l’occurrence celle du professeur Samuel Paty, commis au nom d’une religion. Il est le fait du passage à l’acte d’un post-adolescent, inculte et ignare, fanatisé, à qui on a suggéré, fait savoir ou ordonné qu’il y a un mécréant qui s’attaque à la figure sacralisée du Prophète. Celui qui a commis cet acte méconnaît le respect que la tradition islamique porte à celui qui enseigne. Aujourd’hui le temps est au recueillement, mais aussi à la volonté invincible d’en finir une bonne fois pour toutes avec ce terrorisme abject. Notre détermination à venir à bout de ces actes est absolue. Notre volonté de résistance est totale.

 

Comment faire la part des choses entre islam et islamisme ? Pourquoi y a-t-il tant de mal à lever les amalgames ?

GHALEB BENCHEIKH La première raison – sans autoflagellation aucune, sans haine de soi et sans même m’appesantir sur le passé – est que, quand les crimes au nom de la tradition religieuse islamique ont commencé à être perpétrés et que le terrorisme islamiste a sévi, nous n’avons pas entendu suffisamment et avec force les voix des hiérarques musulmans condamner sans équivoque ces dérives meurtrières. Je pense à l’Algérie lors de la décennie noire, à la Jamaa islamiya en Égypte, à Boko Haram au Nigeria, etc. Les préceptes islamiques de bonté, d’amour, de miséricorde, les messages de paix, de fraternité ont été bafoués depuis longtemps et avilis par les djihadistes et les extrémistes. Cela a laissé dans l’esprit de beaucoup, et a fortiori dans l’esprit de non-musulmans, comme un soupçon de complicité tacite. Ensuite, il est vrai, devant l’horreur qui allait crescendo, ces mêmes hiérarques ont commencé à condamner, à dire halte à l’amalgame, ceci n’a rien à voir avec l’islam, c’est une religion de paix. Mais cela n’était pas suffisant. Depuis le Bataclan, Charlie et l’Hyper Cacher, certains continuent à dire oui, nous condamnons mais n’oublions pas que les musulmans sont stigmatisés aussi. Ce discours est devenu insupportable et inaudible. Tout comme est dangereux ce discours qui consiste, quoi que vous fassiez, quoi que vous disiez, à prétendre que la violence est intrinsèque, propre à l’islam. C’est la zemmourisation des esprits : des propos à l’emporte-pièce, sans analyse, sans distanciation, un déversoir de haine et d’hostilité, du ressentiment, voire une forme de racisme contre les adeptes de telle ou telle religion. La démission de l’esprit et la défaite de la pensée donnent lieu à une confusion terrible des registres : le registre théologique avec le registre social et politique. Dans l’actuelle séquence, malheureuse, de telles paroles se libèrent davantage. Nous devons en sortir par le haut.

Pour quelles raisons, en 2020, l’islam de France n’a pas encore trouvé sa place malgré la présence de 5 millions à 6 millions de citoyens de confession ou de culture musulmane ?

GHALEB BENCHEIKH Nous avons connu trois décennies d’individus, le plus souvent autoproclamés, parlant au nom de l’islam alors qu’ils sont totalement incompétents. Ajoutez à cela les divisions et ce qu’on appelle l’islam consulaire. Un terrible paradoxe. Des puissances étrangères, loin d’être démocratiques, se mêlent de l’islam de France alors même qu’il est demandé à l’État français, en vertu de la loi de séparation de 1905, de ne pas se mêler de l’organisation interne des cultes. Ici, certains gouvernements ont géré l’affaire islamique en laissant jouer le clientélisme, comme on le faisait dans les Républiques bananières. Le meilleur exemple est la manière qui a présidé à l’instauration du « machin », le fameux Conseil français du culte musulman. En 2003, un ancien ministre de l’Intérieur, pressé de devenir président, réunissait des consultants, devenus, en un week-end, dirigeants d’un organe dit « représentatif », censé gérer les questions cultuelles islamiques. Résultat : ils n’ont rien fait, laissant le terrain vide et une jeunesse à la merci de prédicateurs et d’idéologues médiocres et dangereux, en quête de leadership. Aujourd’hui, le CFCM est présidé par Mohammed Moussaoui, un homme sage, qui a une réelle volonté de répondre aux interrogations de la jeunesse francaise de tradition musulmane.

Vous militez pour un travail de refondation de la pensée islamique. Ne vous sentez-vous pas un peu seul dans cette école de l’islam des Lumières au moment où semblent dominer les thèses fondamentalistes et salafistes ?

GHALEB BENCHEIKH Les idées, surtout si on y croit sans dogmatisme, qu’on les soumet à la confrontation, à l’argument rationnel, il faut les semer. Je n’ai pas l’impression que ce que je défends soit nouveau. Il existe une lignée de réformateurs. Il est vrai, aujourd’hui, nous avons une régression dans la régression. Une première régression tragique, après un apogée civilisationnel, peut-être avec Soliman le Magnifique du temps de l’Empire ottoman, lui-même concomitant à deux autres empires, moghol et safavide. La civilisation islamique fut une civilisation impériale. Il y a eu déclin et colonisabilité. La colonisation fut une abomination absolue. Elle a été suivie par une trahison des idéaux des révolutions de recouvrement des indépendances. Ce fut le cas en Algérie lorsque ont été trahies les résolutions du congrès de la Soummam. Puis a commencé le flirt avec les sirènes islamisantes. Nous devons en finir avec l’idée que, avant 622, avant l’hégire, ce fut l’obscurantisme et après les lumières de la foi, que nous n’avons pas besoin d’autre chose que ce que le Coran nous donne. Cela est asphyxiant et mortel, et malheureusement c’est ce que nous entendons de plus en plus. On judiciarise la non-observance du jeûne, on punit de mort le blasphème, on applique la peine capitale pour des considérations de conscience. Criminaliser l’apostasie est criminel. Cela ne peut pas continuer comme ça et ce n’est pas l’idée que nous nous faisons de la révélation coranique.

Comment opérer cette refondation de la pensée islamique ?

GHALEB BENCHEIKH La séquence Descartes et Freud a été ratée en contexte islamique. Il est temps de la rattraper, de l’assimiler puis de la critiquer et de la dépasser. Nous sommes en 2020, au XXIe siècle. La refondation doit s’atteler à des chantiers colossaux : liberté, égalité, désacralisation de la violence, autonomie du champ de la connaissance. D’abord les libertés fondamentales, notamment la liberté de conscience, et ses corollaires, la liberté d’expression et d’opinion, croire, ne pas croire, pouvoir changer de croyance. Ensuite, l’égalité entre les êtres humains. Les ressources pour pouvoir l’établir existent dans le patrimoine islamique mais cela n’est pas suffisant. La refondation de la pensée théologique a besoin d’asseoir et de trouver les arguments contemporains dans la modernité. La désacralisation de la violence va de pair avec l’autonomisation du champ du savoir par rapport à celui de la révélation et de la croyance. On ne peut pas dire « si c’est conforme au Coran on l’étudie, et si ce n’est pas conforme, on le rejette ». Il faut en finir avec l’obsession de la norme religieuse, du licite et de l’illicite, jusqu’à la névrose. Dans l’histoire, pourtant, une liberté par rapport au texte a existé, nous ne comprenons pas pourquoi ce n’est plus possible. C’est pourquoi il ne s’agit pas d’opérer un simple aggiornamento, mais une vraie refondation qui passe aussi par la réinterprétation des textes. En résumé, « transgresser, déplacer, dépasser », comme le dit le grand penseur de l’islam Mohammed Arkoun. Transgresser des tabous car on a rendu le sacré obèse et de plus en plus asphyxiant. Ouvrir les clôtures dogmatiques, se libérer des enfermements doctrinaux, déplacer les études du sacré vers d’autres horizons cognitifs, porteurs de sens et d’espérance comme le sont les disciplines des sciences de l’homme et de la société. Pour y arriver nous devons en finir avec la pression communautaire. Il est temps qu’il y ait émancipation du sujet musulman. Qu’il devienne citoyen.

C’est pour cela que vous appeliez, en 2019, à ce que l’islam soit « une cause nationale » ?

GHALEB BENCHEIKH Oui, c’est l’affaire des musulmans certes, mais c’est un enjeu de civilisation et une cause nationale parce que cela concerne l’ensemble des citoyens. Il y a tout de même, entre la France et l’islam, une histoire pluriséculaire, faite de conflits, certes, mais aussi d’échanges auréolés d’une vraie philosophie de la relation. « L’islam fait partie intégrante de notre histoire collective », ainsi que le rappelle Jean-Pierre Chevènement, à qui j’ai succédé à la tête de la Fondation.

La Fondation de l’islam de France peut-elle lutter efficacement contre l’islamisme ?

GHALEB BENCHEIKH Sa vocation première est d’endiguer la déferlante wahabo-salafiste, réductrice et manichéenne, qui nourrit le terrorisme djihadiste. Elle a des missions éducatives, culturelles, sociales. Nous devons recouvrer une discipline de prestige en France qui est l’islamologie savante, reconnaître à l’islam sa complexité et ses apports à l’universalité. On ne peut pas ramener toute une civilisation à une affaire de certificat de « virginité ». La Fondation agit pour que la jeunesse qui tend à s’abreuver sur Internet auprès de « Cheikh Google 2.0 » ne soit pas livrée aux proies faciles des charlatans et des islamistes. Elle essaie de faire sa part pour préserver les enfants des quartiers des germes et tentations djihadistes. De nombreuses mères de famille m’interpellent, en me disant : « Aidez-nous, nos enfants n’ont que le choix entre la délinquance et la radicalisation. »

De quels outils la Fondation dispose-t-elle ?

GHALEB BENCHEIKH Je citerai notre campus numérique Lumières d’islam, dont l’ambition est d’en faire très vite le premier site de référence francophone islamique, dans les aspects civilisationnels, culturels, artistiques, littéraires, d’islamologie et même spirituels. L’objectif est de renouer avec les humanités et avec l’humanisme en contexte islamique, oblitérés et effacés des mémoires, insoupçonnés même. Outre l’université digitale, nous avons des universités populaires itinérantes qui, de ville en ville, de quartier en quartier, portent le débat, la confrontation des idées. Un débat citoyen entre musulmans et non-musulmans, pour apprivoiser les peurs, exorciser les hantises et un débat intra-islamique. Une réelle dynamique a été stoppée par la pandémie. La Fondation octroie des bourses pour les étudiants et dispense une formation civique (profane et laïque) des prédicateurs, des aumôniers, des imans. À l’heure actuelle, leur formation ne se hisse même pas aux exigences de la théologie classique.

N’est-il pas important aussi, comme le disait Abdelwahab Meddeb, de « relever chez les musulmans l’estime de soi et chez les non-musulmans la considération due à l’islam » ?

GHALEB BENCHEIKH C’est ce qu’il faut faire, et alors nous aurions réussi notre mission. Et du coup apaisé les tensions, normalisé, voire banalisé le fait islamique en France. C’est pour cela que c’est une cause nationale.

Ne pensez-vous pas, a contrario, que l’on s’en éloigne dans le climat actuel ?

GHALEB BENCHEIKH Une parole inintelligente s’est libérée malheureusement. La machine s’est emballée. Elle risque encore d’envenimer la situation. Espérons que le paroxysme de ce drame sera atteint, qu’après ces convulsions viendra le temps de l’analyse. Nous savons que les extrémistes se nourrissent les uns des autres. Et nous nous retrouvons pris en tenaille entre l’extrémisme djihadiste et celui de l’extrême droite et de la droite « identitariste » et suprémaciste. Tout cela, aussi, à cause de beaucoup de démissions, y compris politiques. Nous sommes en pleine tempête. Il y a les barreurs de grand temps et les barreurs de petit temps. Il faut que nous tenions la barre des grands temps, ne pas abdiquer. Cela prendra du temps mais il faut passer à une autre séquence.

La paix et les hommes

Diplômé de sciences et de philosophie à l’université Paris-VI et Paris-I, Ghaleb Bencheikh préside la Fondation de l’islam de France depuis 2018. Membre du Conseil des sages de la laïcité et président de la Conférence mondiale des religions pour la paix, il est l’auteur de nombreux ouvrages, dont un Petit Manuel pour un islam à la mesure des hommes (JC Lattès). Il anime l’émission Questions d’islam sur France Culture. Il a présenté l’émission Islam sur France Télévisions de 2000 à 2019. Son père, cheikh Abbas El Hocine, était recteur de la Grande Mosquée de Paris de 1982 à 1989.

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Covid-19. Le virus frappe partout et touche plus durement les précaires

Posté par jacques LAUPIES le 23 octobre 2020

 

Tous les indicateurs sont dans le rouge pour la ville de Clermont-Ferrand, qui se verra imposer un couvre-feu dès vendredi à minuit. Thierry Zoccolan/AFP

Tous les indicateurs sont dans le rouge pour la ville de Clermont-Ferrand, qui se verra imposer un couvre-feu dès vendredi à minuit. Thierry Zoccolan/AFP
 
Vendredi 23 Octobre 2020

Covid-19. Le virus frappe partout et touche plus durement les précaires

En hausse, l’épidémie s’étend maintenant à des territoires ruraux pourtant relativement épargnés par la première vague, et attaque les zones où les inégalités sont les plus fortes.

 

Décidément, le Covid-19 continue de gagner du terrain. En France, les dernières données relatives à son évolution font état d’une situation inquiétante. Selon Santé publique France, 26 676 nouveaux cas ont été dépistés entre mardi et mercredi, et la barre de 34 000 décès depuis le début de l’épidémie a été franchie avec 166 morts de plus. À cela s’ajoutent 284 nouvelles entrées en réanimation, ce qui amène le total des personnes hospitalisées au sein de ses services à 2 239, pour une capacité nationale de 5 800 lits. Deux régions, l’Île-de-France et Auvergne-Rhône-Alpes, concentrent à elles seules respectivement 30 % et 16 % de ces cas.

Des « mois d’hiver difficiles », selon le Conseil scientifique

Les prévisions du Conseil scientifique, qui avait promis des « mois d’hiver difficiles », semblent hélas se réaliser. Sans surprise, les métropoles sont particulièrement touchées par la montée de l’épidémie. Leurs « densités de population » et leurs « vies sociales probablement plus intenses » peuvent expliquer la hausse des contaminations, selon Jean-Paul Ortiz, président de la Confédération des syndicats médicaux français. Le taux d’incidence (soit le nombre de nouveaux cas sur sept jours pour 100 000 habitants) de l’estudiantine et populaire Saint-Étienne est l’un des plus élevés de France, avec 716 nouveaux cas. Comme elle, Paris, Lille, Lyon, Marseille, Rouen, Grenoble, Montpellier et Toulouse attendent toujours de pouvoir constater les effets des couvre-feux instaurés depuis six jours.

D’autres villes où le taux d’incidence est aussi en hausse comme Clermont-Ferrand (322), Tours (237) ou Nantes (194), voire des départements entiers, pourraient suivre. L’avancée de l’épidémie a conduit jeudi au basculement de plusieurs départements en alerte maximale, atteinte lorsque le taux d’incidence dépasse 250 cas pour 100 000 habitants. La barre a été franchie par 27 départements, selon les données de Santé publique France. Outre le Nord, les Bouches-du-Rhône et les huit départements d’Île-de-France, sept départements d’Occitanie et douze encerclant Lyon dépassent les seuils de l’alerte maximale.

De façon plus inédite, l’aggravation de l’épidémie semble à présent s’étendre également à des territoires plus ruraux, qui avaient été moins touchés que les territoires à forte densité lors de la première vague. Désormais, la campagne ne semble pas épargnée par le virus. Les taux d’incidence de l’Ariège (298), la Loire (398), la Savoie (363) ou de l’Aveyron (287) vont dans le sens de ce constat. « C’est une nouvelle évolution qui caractérise la deuxième vague », affirme Giuseppe Arcuri, économiste et enseignant à l’université Paris-I, qui vient de mener une étude sur le virus.

Pis, ces départements semblent moins armés que ceux ayant déjà brutalement fait face à la première vague, comme les départements franciliens. C’est le cas notamment dans les Ehpad. En Auvergne, les contaminations ont « explosé » chez les résidents, selon Malika Belarbi, de la fédération santé-action sociale de la CGT. « Les établissements situés dans des départements qui ont peu vécu la première vague sont moins habitués aux mesures de prévention et doivent, qui plus est, faire face à un manque de personnel », affirme-t-elle.

L’étude de Giuseppe Arcuri, qui porte notamment sur la dimension socio-­économique du Covid-19 et sur les liens entre l’épidémie et les inégalités sociales, montre « une influence négative sur le taux d’hospitalisation en fonction du nombre de services d’urgences », pointe le chercheur. Le manque d’accès aux soins augmenterait ainsi la probabilité d’être hospitalisé. Une donnée inquiétante pour des départements ruraux, où les hôpitaux de proximité font cruellement défaut.

Autre constat mis en exergue par l’épidémie, mais qui ne date pas de la seconde vague : le Covid-19 semble frapper plus durement les zones où les inégalités sociales sont plus fortes. Dans le département du Nord, les taux d’incidence de Roubaix et de Tourcoing flambent, le premier s’élevant à 1 135 cas sur sept jours, le deuxième à 935. Les municipalités de ces deux villes ouvrières ont annoncé vouloir renforcer la prévention du Covid-19, notamment dans les quartiers prioritaires.

« Le risque de développer une forme grave du virus »

Et, là encore, les personnes les plus précaires semblent les plus démunies face au virus. L’étude menée par Giuseppe Arcuri montre « une corrélation entre la part de la population ouvrière et le taux d’hospitalisation, donc le risque de développer une forme grave du virus ». Une enquête de Médecins sans frontières (MSF), parue le 9 octobre et menée auprès de 818 personnes réparties sur deux sites de distribution alimentaire, deux foyers de travailleurs et dix centres d’hébergement d’urgence en Île-de-France, va dans ce sens. Elle montre que, parmi les 543 personnes ayant participé à l’enquête dans les centres d’hébergement, une personne sur deux était positive au Sars-COV-2 contre une personne sur dix dans l’ensemble de l’Île-de-France. Un résultat qui peut s’expliquer par la forte promiscuité de ces lieux, selon MSF. De son côté, Giuseppe Arcuri résume la situation : « Ce sont les départements les plus inégalitaires qui sont les plus vulnérables. » 

Covid-19. Le virus frappe partout et touche plus durement les précaires dans POLITIQUE

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Le mal est profond. Il nécessite une grande mobilisation pour la transformation de notre société !

Posté par jacques LAUPIES le 22 octobre 2020

 

Des commentateurs sur un plateau de télévision indiquent qu’un quart de la population musulmane serait sur des positions radicales. Autrement dit  lié aux évènement actuels cela signifierait  que  l’assassinat d’un prof peut trouver un grand nombre de personne qui ne condamnent pas ouvertement cet acte ? On a d la peine à croire une telle réalité mais il faut reconnaitre que parmi des personnes dont les origines sont en lien par leur famille avec la religion musulmane et qui parallèlement se trouvent dans des situations marginales ou de simple exclusion sociale, puissent éprouver face aux comportements extrémistes une sympathie inquiétante.

Pour ceux qui, depuis un certain nombre d’années, vivent  au contact de musulmans  le constat de cette évolution n’est pas nouveau, notamment parmi les jeunes. Ceux-ci ne peuvent pour diverses raisons échapper au discours islamiste, évidemment fort en démagogie et qui utilise les conséquences de la dégradation éducative et sociale qui frappe les jeunes des sociétés occidentales. Sans omettre  la plus préoccupante d’entre elle : l’installation d’une minorité « active »  dans la délinquance qui tente, parfois avec succès, de s’installer dans un non droit qui génère parfois d’incroyables incivilités à l’égard d’une population de condition pourtant modeste.

Phénomène sans doute plus nouveau : la peur du gendarme joue de moins en moins ! Cela résulte en particulier des manques de moyens de la police mais surtout de la proximité qui lui est associée.

Cela donne du bec à ceux qui, pour des raisons diverses, se trouvent confrontés à l’autorité que confère une position sociale, générationnelle ou autre.

Il n’est donc pas étonnant que  des adolescents, comme cela vient de se produire dans l’assassinat de Samuel Paty  puissent se trouver impliqués dans sa préparation quel que soit le niveau de cette implication !

Oui le mal est profond et nous sommes révoltés devant de tels actes ignobles mais encore une fois le combat à mener pour les éradiquer ne peut se limiter à de nouvelles lois répressives ou encore à des déclarations de défense des valeurs républicaines et laïques. La question est posée d’une profonde transformation des rapports sociaux en France et dans le monde, d’une action éducative, culturelle et politique développée.

 

 

Cérémonie d’hommage national à Samuel Paty, mercredi soir, dans la cour de l’université de la Sorbonne à Paris. François Mori/Pool/Reuters

Cérémonie d’hommage national à Samuel Paty, mercredi soir, dans la cour de l’université de la Sorbonne à Paris. François Mori/Pool/Reuters
 

Attentat de conflans. Ces signaux d’alerte qui n’ont pas sauvé Samuel Paty

Jeudi 22 Octobre 2020

Le professeur a-t-il bénéficié de la protection en rapport avec les menaces qu’il avait reçues ? Tant du côté de l’éducation nationale que du renseignement et de la police, de nombreuses questions se posent.

 

Quel étrange communiqué diffusé, dimanche 18 octobre, par l’académie de Versailles. Tout en assurant que « l’institution a toujours été en soutien total à l’égard » de Samuel Paty, elle révélait que le ministre de l’Éducation nationale « a demandé l’ouverture d’une enquête administrative ». Mais pourquoi ouvrir une enquête quand on est si certain d’avoir fait tout ce qu’il fallait ? En réalité, certains faits obligent à se demander si le professeur d’histoire-géographie, que d’aucuns décrivent aujourd’hui avec un empressement suspect comme un « héros républicain », a bénéficié de la protection que la République lui devait, comme fonctionnaire de l’éducation nationale et comme citoyen.

Samuel Paty avait droit à la « protection fonctionnelle »

Résumons : après le fameux cours d’EMC (enseignement moral et civique) du 6 octobre pendant lequel l’enseignant a travaillé sur une caricature de Mahomet, Brahim C., le père d’une élève qui n’a pas assisté au cours, fait du remue-ménage. Il est d’abord reçu par la principale, puis a « un échange » avec l’inspection académique. Dans le même laps de temps, l’équipe « valeurs de la République » de l’académie intervient, rencontre l’équipe pédagogique et Samuel Paty. Malgré cela, Brahim C. diffuse des vidéos où il traite le professeur de « voyou », lance des appels à se rassembler, et finalement dépose plainte pour « diffusion d’images pornographiques ». À la suite de cette plainte, Samuel Paty est convoqué le 12 octobre au commissariat de Conflans-Sainte-Honorine, où il doit se justifier. Dans le procès verbal de son audition, auquel Franceinfo a eu accès, non seulement il se défend des accusations portées contre lui mais il affirme que tout cela est fait « dans le but de nuire à l’image du professeur qu’(il) représente, du collège et de l’institution ». Et dans la foulée, sur le conseil de l’inspection académique, porte plainte pour diffamation. Seul.

Or comme tout fonctionnaire, Samuel Paty avait droit à la « protection fonctionnelle », telle que décrite à l’article 11 du statut des fonctionnaires de 1983 : « La collectivité publique est tenue de protéger le fonctionnaire contre les atteintes volontaires à l’intégrité de la personne, (…) les menaces, les injures, les diffamations ou les outrages. » Jean-Michel Harvier, responsable de l’action juridique du syndicat Snes-FSU, s’interroge : « Quand un collègue porte plainte, a fortiori sur conseil de l’institution, celle-ci doit se joindre à la plainte », au nom de la protection fonctionnelle. « Pourquoi cela n’a pas été fait ? » Certes, il faut demander la protection fonctionnelle, et il semble que Samuel Paty ne l’ait pas fait. Mais l’institution qui lui a recommandé de porter plainte ne pouvait-elle le lui suggérer ? « La logique “pas de vague” est toujours à l’œuvre », regrette Jean-Michel Harvier. Avec des conséquences lourdes : on peut supposer qu’un petit professeur d’histoire-géo qui vient porter plainte tout seul, cela n’alerte pas autant les services de police que si la plainte est cosignée, ès qualités, par un représentant du rectorat (qui, par ailleurs, n’a pas répondu à nos sollicitations).

Abdoullakh A. avait été l’objet de plusieurs signalements d’internautes

D’autant que, côté police, on peut se demander pourquoi le profil des personnes impliquées n’a pas suscité plus d’inquiétude. Brahim C., le parent d’élève à l’origine de la campagne sur les réseaux sociaux, n’était pas un inconnu. Sa demi-sœur était partie en Syrie, où, selon Mediapart, elle aurait été identifiée dans l’entourage de la femme de Salim Benghalem, chef de la police de l’« État islamique » et l’un des djihadistes français les plus recherchés. Mais c’est surtout la présence à ses côtés d’Abdelhakim Sefrioui, créateur du collectif Cheikh Yassine – dont la dissolution a été annoncée – qui aurait pu inquiéter. Connu des services de renseignements comme un tenant de l’islam radical, il accompagne Brahim C. chez la principale du collège quand celle-ci tente une médiation. Il aurait surtout, selon Mediapart, été en relation avec Mohamed Belhoucine, un des hommes clés des attentats de janvier 2015. Brahim C. et Sefrioui ont été déférés hier devant la justice pour « complicité d’assassinat terroriste » par le procureur antiterroriste Jean-François Ricard. Leurs noms étaient mentionnés dans une note des renseignements territoriaux datée du 12, quatre jours avant les faits. Détaillant l’affaire, la note avait conclu que la médiation « a(vait) permis d’apaiser les tensions ».

Malgré tout ces signaux d’alerte, aucune surveillance ni aucune protection spécifique n’a été mise en place. Au contraire, on le sait : le 12 octobre, c’est Samuel Paty qui doit se justifier devant les policiers.

Dernier sujet d’interrogation : le manque d’intérêt pour le tueur, Abdoullakh A., qui affichait depuis au moins six mois sa radicalisation et son soutien à l’« État islamique » sur son compte Twitter. Au point qu’il avait été l’objet de plusieurs signalements d’internautes à Pharos (Plateforme d’harmonisation, d’analyse, de recoupement et d’orientation des signalements), mais aussi par la Licra pour propos antisémites. Le procureur du parquet antiterroriste a confirmé hier qu’Abdoullakh A. avait été en contact téléphonique sur WhatsApp avec Brahim C., peu avant de passer à l’acte. Le terroriste n’avait, lui non plus, fait l’objet d’aucune surveillance.

Emmanuel macron : « nous continuerons ce combat pour la liberté dont vous êtes désormais le visage »

Mercredi soir, dans la cour d’honneur de l’université de la Sorbonne, la France a rendu hommage à Samuel Paty, le professeur assassiné à Conflans-Sainte-Honorine. Emmanuel Macron, qui lui a remis la Légion d’honneur à titre posthume, a déclaré :

« (…) Samuel Paty aimait les livres, le savoir, plus que tout. (…) Samuel Paty aimait passionnément enseigner, il le faisait si bien ; nous avons tous, ancrés dans nos cœurs, le souvenir d’un professeur qui a changé le cours de notre existence. Samuel Paty était de ceux-là, de ces professeurs que l’on n’oublie pas, de ces passionnés capables de passer des nuits à apprendre l’histoire des religions. (…) Samuel Paty incarnait au fond le professeur dont rêvait Jaurès dans cette Lettre aux instituteurs qui vient d’être lue, “la fermeté unie à la tendresse”. Celui qui montre la grandeur de la pensée, enseigne le respect, donne à voir ce qu’est la civilisation. (…)

Alors reviennent comme en écho les mots de Ferdinand Buisson : “Pour faire un républicain, écrivait-il, il faut prendre l’être humain si petit et si humble qui soit et lui donner l’idée qu’il faut penser par lui-même, qu’il ne doit ni foi ni obéissance à personne, que c’est à lui de rechercher la vérité et non pas à la recevoir toute faite d’un maître ou d’un directeur, d’un chef quel qu’il soit.” Faire les républicains, c’était le combat de Samuel Paty. (…)

Vendredi soir, j’ai d’abord cru à la folie aléatoire, à l’arbitraire absurde… Après tout, il n’était pas la cible principale des islamistes, il ne faisait qu’enseigner ; il n’était pas ennemi de la religion, dont ils se servent, il avait lu le Coran, respectait ses élèves, quelles que soient leurs croyances, il s’intéressait à la civilisation musulmane. Non, tout au contraire, Samuel Paty fut tué précisément pour tout cela : parce qu’il incarnait la République qui renaît chaque jour dans les salles de classe, la liberté qui se transmet et se perpétue à l’école. (…)

Samuel Paty fut la victime de la conspiration funeste de la bêtise, du mensonge, de l’amalgame, de la haine de l’autre (…). Nous défendrons la liberté que vous enseignez si bien, et nous porterons haut la laïcité. Nous ne renoncerons pas aux caricatures, aux dessins, même si d’autres reculent. (…) Nous continuerons, oui, ce combat pour la liberté, pour la raison dont vous êtes désormais le visage, parce que nous vous le devons (…), parce qu’en France, professeur, les lumières ne s’éteignent jamais. »

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