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Il faisait partie de cette espèce rare de journaliste qui savent allier leur professionnalisme et un certain militantisme sans que l’un et l’autre perdent de leur intégrité !

Posté par jacques LAUPIES le 20 septembre 2020

 dans POLITIQUE
 

Marcel Trillat, mort d’un humaniste

Samedi 19 Septembre 2020

HOMMAGE. Journaliste, réalisateur, syndicaliste, militant infatigable, ami de notre journal, Marcel Trillat est mort vendredi 18 septembre à l’âge de 80 ans. Retours sur un parcours de vie journalistique et engagé d’un homme intègre.

 

On s’était dit que c’était partie remise. Qu’on se retrouverait l’an prochain, en août à Uzeste, mais aussi en septembre, à la fête de l’Humanité, au stand des Amis de l’Huma, deux rendez-vous que Marcel Trillat ne ratait jamais. La nouvelle de sa mort a plongé ses amis, ses proches dans la stupeur. “Un grand vide” pour Alain Delmas, secrétaire de l’union départementale de la CGT-Gironde. Une “immense tristesse” pour Marc Perrone qui a composé la plupart de la musique de ses films. “La perte d’un grand journaliste, d’un réalisateur qui a toujours donné la parole à ceux qui ne l’avaient pas” pour Jean Bigot, producteur de tous ses films depuis les années 2000…

Du côté des opprimés, des sans-voix, des petits, de la classe ouvrière

Marcel Trillat, c’est ce qu’a produit de meilleur le service public de l’audiovisuel. Un journaliste intègre, honnête, engagé, humaniste, toujours du côté des opprimés, des sans-voix, des petits, de cette classe ouvrière que d’aucuns avaient décidé qu’elle avait disparu. Disparu des radars médiatiques, rayés de la carte ces “Prolos” qu’il n’a eu de cesse de filmer, au coeur de l’action, des tensions, là où la lutte vous pousse à être plus fort, plus intelligent, plus libre. Marcel Trillat était un journaliste engagé qui savait tenir un point de vue sans se soucier des politesses. Il a fait ses classes auprès des plus grands. Pierre Desgraupes, fondateur de “Cinq colonnes à la une” lui a mis le pied à l’étrier, lui a donné le goût du métier. On ne compte plus les reportages qu’il a réalisé pour Cinq colonnes, au cœur d’une actualité sociale qui le passionnait. Le pouvoir gaulliste était sur les dents. Alain Peyrefitte, sinistre ministre de l’Information, faisait de la chasse aux sorcières son passe-temps favori. Trillat aura traversé des tempêtes, pris des coups, de ses ennemis mais aussi de ses amis, parfois. Mais malgré les coups ciseaux redoutables de la censure, sa mise à l’écart de l’ORTF en 68, sa réintégration en 1981, l’arrêt de Radio Lorraine cœur d’acier par la direction de la CGT d’alors, il a mené de front son métier de journaliste et ses responsabilités professionnelles et syndicales ( à la Cgt) à France télévision, par tous les temps, sous toutes les gouvernances. Il était de la trempe de ces journalistes pour qui ce métier ne se réduit pas à ânonner bêtement une information sans saveur. Il se donnait les moyens d’aller voir, de vérifier, d’enquêter, de contre enquêter.

 

Une fermeture d’usine, des licenciements, il ne se résignait pas aux trois lignes AFP qui tombaient sur les prompteurs. Il savait que derrière ces trois lignes, ces chiffres secs, c’était la vie d’hommes et de femmes que le capitalisme foutait en l’air. Alors il se rendait sur place, dans les usines, au bistrot d’en face, s’attachant à toujours tisser les indispensables lien de confiance avec les gens qu’il filmait. C’est cette confiance qui lui permettait de pénétrer dans leur intimité, de s’installer dans la cuisine du petit pavillon ouvrier acheté à crédit, dans le salon du modeste Hlm. Et les gens racontaient, se racontaient, sentant chez lui une écoute, une attention qu’ils n’avaient jamais rencontrées jusqu’ici. Ses reportages pour Envoyé spécial, sa trilogie consacrée aux “Prolos” attestent de son engagement journalistique, de son grand professionnalisme. Jamais le journaliste qu’il était se mettait en scène. Il posait une question, une deuxième faisant naître la parole de son interlocuteur, donnant ainsi accès à une histoire. Et Marcel aimait les histoires, ces tranches de vie qui tissent l’histoire avec un grand H. Il les racontait merveilleusement, revivait ses souvenirs sans jamais se donner le beau rôle et vingt ans, trente ans après, l’émotion était là, palpable, qui l’obligeait à marquer une pause, essuyer une larme, pour mieux repartir à l’assaut des souvenirs heureux, malgré les défaites, les trahisons, parce qu’il n’avait jamais renoncé à l’idée d’un monde meilleur, d’un monde plus juste, plus fraternel…

 

(Troisième partie d’une série docu-vidéo sur la vie du journaliste et réalisateur Marcel Trillat, réalisée par Jeanne Menjoulet)

Il était une fois “le 1er mai à Saint-Nazaire”

Rien ne préparait Marcel Trillat a devenir ce grand journaliste du service public de l’audiovisuel. Fils de paysans isérois, né en 1940, c’est à l’Ecole normale de Grenoble, puis à Lyon où il poursuit des études universitaires, en pleine guerre d’Algérie, qu’il devient communiste. Mais c’est à l’occasion d’un tournage de l’émission “5 colonnes à la Une” dans la ferme familiale qu’il rencontre une première fois Pierre Desgraupes. En 1965, Marcel Trillat “monte” à Paris pour une réunion politique et retrouve Desgraupes un peu par hasard qui lui fait part de son souhait de former des jeunes journalistes de télévision. Marcel Trillat saisit la perche et s’embarque dans cette aventure télévisuelle unique en son genre qui donnera ses lettres de noblesse à la télévision publique.

Il aurait pu être enseignant, il devient journaliste et s’intéresse naturellement au monde du travail, à ces “prolos”, ces héros des temps modernes. En 1967, Trillat sait qu’à Saint-Nazaire, les ouvriers des chantiers navals, après de longs mois de lutte préparent joyeusement la manif victorieuse du 1er mai. Il propose un reportage sur ce premier mai à l’équipe de 5 colonnes. Pas très convaincue mais il faut bien traiter du 1er mai qui revient, tel un marronnier, chaque année sur le tapis en conférence de rédaction. Marcel Trillat et Hubert Knapp s’installent à Saint-Nazaire et recueillent des témoignages à la fois poignants et drôles des ouvriers, refaisant jouer, ou mimer, certaines scènes aux protagonistes. Puis ils filment la manif, les femmes, au premier plan, chevilles ouvrières silencieuses et invisibles de ce mouvement qui défilent, en tête. Trillat se révèle grand interviewer: non seulement il sait accoucher la parole de ses interlocuteurs mais aussi capter et accorder autant d’importance aux silences, aux larmes de joie et de souffrance. Au-delà du bonheur de la victoire, il filme avec son compère le bonheur de la dignité et de la fierté retrouvés. De retour à Paris, le film, pas tout à fait mixé, est projeté en petit comité, en présence d’un représentant du ministre de l’Information Alain Peyrefitte qui s’écrie, à la fin de la projection: “C’est du mauvais cinéma!”. Ce à quoi Desgraupes lui rétorque: “Monsieur, vous êtes là pour dire si c’est de la bonne ou mauvaise politique. Faites votre métier, vous êtes payé pour ça. Quant à savoir si c’est du bon ou du mauvais cinéma, c’est à nous de le dire”. Malgré le soutien de Desgraupes, le film sera censuré et jamais diffusé à la télévision. Si le film “le 1er mai à Saint-Nazaire” existe aujourd’hui en dvd, c’est parce qu’au sortir de cette projection, Marcel avait quitté la rue Cognacq-Jay en “volant” les bobines, sachant pertinemment que s’il les laissait là, elle serait aussitôt détruites. Cette même année, il réalise avec Jacques Krier et Paul Seban  “Ce jour-là” sur la mobilisation des jeunes communistes contre la guerre du Vietnam.

 

L’Humanité au coeur

Un an après, mai 68 agit comme une déflagration. Les personnels de l’ORTF se mettent en grève. Le pouvoir gaulliste fera le ménage sans ménagement, virant plus d’une centaines de journalistes dont Marcel Trillat. Les années qui suivent témoignent de sa volonté farouche de poursuivre et défendre son métier de journaliste. Il réalise des films de commandes pour le service audiovisuel de la CGT (“la Cgt en mai 68”, “le Frein” et “Étranges étrangers”, mais aussi pour le Pcf. Il parvient à réaliser pour la télévision “l’Usine”, en 1970, par l’entremise de journalistes et producteurs amis restés dans la maison et même un “Expressions directes” avec Georges Marchais en 1975, dont la production était confiée aux partis politiques. En 1976, l’Humanité-Dimanche créée une nouvelle rubrique “Une Vie”, à laquelle il collabore avec Marcel Bluwal.

17 mars 1977… Dans une des salles de la mairie de Longwy, Marcel Trillat, clope au bec, aux côtés de son confrère Jacques Dupont, entourés de plusieurs dizaines de personnes, donne le coup d’envoie de la radio Lorraine cœur d’acier, LCA, qui émet clandestinement sur le bassin minier. Cette expérience marquera à jamais Marcel Trillat. Première radio libre, il ouvre l’antenne, permet à chacun, quelque soit son appartenance syndicale ou politique, à l’exception du Front national, de s’exprimer. Pas de censure. Il riait au souvenir du générique, quelques notes tremblotantes à la flûte à bec; des interventions des “débrouilleurs” pour empêcher les tentatives de brouillage de la police; des revues de presse hilarantes où les Unes des quotidiens nationaux étaient joyeusement dézinguées en direct. C’était une “radio de l’espoir”, disait-il. Gérard Noiriel alors jeune professeur, à Longwy, aura une émission. Le chanteur Renaud s’y arrêtera un soir après un concert et reversera l’intégralité de son cachet. Guy Bedos aussi s’invitera dans les locaux enfumés de Longwy. Le professeur Albert Jacquard viendra expliquer la génétique: “Partout dans la ville, depuis tous les postes de radio, on l’écoutait nous raconter la génétique, on entendait une mouche voler” se souvenait-il. C’est la direction de la Cgt qui mettra un terme à cette aventure unique: “ça fait partie des quelques bisbilles que j’ai eu avec la Cgt. Mais j’en ai aussi eu avec le parti” confiait-il. Il restera toujours à la Cgt, siègera au conseil d’administration de France-Télévision pour le SNJ-Cgt de 2001 à 2006. Il rendra sa carte du parti en 1987 mais restera pour la vie un “communiste de cœur”, un compagnon de route et de lutte aimé de tous les militants, qu’ils soient coco, gauchistes, libertaires… 

 

“Trois cents jours de colère” en 2002, “les Prolos” en 2003 et “Femmes précaires” sont ces derniers documentaires pour la télévision, produits par VLR (Vive la Révolution), la société de production de Jean Bigot. Marcel réalisera avec Maurice Failevic “l’Atlantide, une histoire du communisme” en 2011 puis, en 2013, “des Étrangers dans la ville” qui fait écho à l’un de ses tout premiers documentaires tourné en 1970, “Étranges étrangers”, comme une déclinaison du poème de Prévert…

Marcel Trillat était de tous les combats. Militant infatigable, il aimait la vie, rire, boire un coup de gorgeon au stand des Amis de l’Huma ou partager une omelette aux cèpes au stand du Gémeur à Uzeste. Il aimait la rédaction de l’Humanité, et la rédaction le lui rendait bien. S’il le pouvait, il se joignait à nous lors du traditionnel repas de la rédaction à la fête de l’Huma. Il avait toujours un mot d’encouragement ou de félicitation, affichant son soutien à notre journal dont il fut un des plus ardents défenseurs. Il était certes fatigué mais sa mort, soudaine, laisse un grand vide….

Marie-José Sirach

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