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Alain Mabanckou : « Le racisme n’est qu’un département de la lutte des classes »

Posté par jacques LAUPIES le 17 septembre 2020

Alain Mabanckou, un auteur en quête de ce qui pourrait nous réunir. © Bruno Levy/divergence-images

Alain Mabanckou, un auteur en quête de ce qui pourrait nous réunir. © Bruno Levy/divergence-images
 

Alain Mabanckou : « Le racisme n’est qu’un département de la lutte des classes »

Jeudi 17 Septembre 2020

ENTRETIEN. L’écrivain franco-congolais publie Rumeurs d’Amérique, un essai vagabond dans lequel il explore les États-Unis qu’il connaît, en sa qualité de professeur de littérature francophone, depuis de nombreuses années, à la prestigieuse université de Californie. Il y est question de la condition des Noirs, de son statut d’étranger de couleur, qui évolue dans un milieu d’intellectuels, et de beaucoup d’autres choses encore…

 

Alain Mabanckou, à la tête d’une œuvre considérable, où le roman côtoie l’essai et la poésie, est l’auteur, entre autres, de Verre cassé, Demain j’aurai 20 ans et  le Sanglot de l’homme noir. Titulaire de nombreuses récompenses littéraires (en 2006, le prix Renaudot pour Mémoires de porc-épic), il est professeur de littérature francophone à l’université de Californie. Il publie Rumeurs d’Amérique, aux éditions Plon.

Ce livre a l’allure d’un essai itinérant composé comme un journal de bord…

ALAIN MABANCKOU Je retiens la formule de « journal de bord ». Je voulais passer d’un sujet sérieux à un sujet léger, d’un sujet complexe à un autre, inextricable. Ce livre part de l’Amérique et s’y termine, avec des bifurcations en Europe (en France) et en Afrique, afin de cerner les contours de mon parcours tricontinental. J’ai voulu être libre d’embrasser l’actualité et de permettre au lecteur de choisir des angles : la discrimination raciale, la littérature, la cuisine, la peinture, le cinéma, l’histoire, les relations franco-américaines. Je prêche une stratégie de la transhumance. Je suis en quête de ce qui pourrait nous réunir plus que de ce qui nous divise.

Que vous a appris, sur la société américaine, le fait d’enseigner la littérature française dans une grande université ?

ALAIN MABANCKOU On a souvent l’image d’une société américaine fermée. Il y a l’autre versant : des gens ouverts au monde, en particulier les jeunes. L’enseignement de la littérature d’expression française là-bas est une victoire. Mes classes sont parmi les plus remplies du département. Les étudiants y étudient non seulement les cultures françaises, mais aussi les cultures africaines, par le biais de la colonisation et des indépendances. Cette société considère la littérature française comme une unité de mesure de la culture en général. Celui qui connaît cette culture se distingue, possède une ouverture. Pour eux, c’est Balzac, Hugo, mais le génie français – surtout en philosophie – est aussi incarné par Derrida et Foucault, qui ont enseigné là-bas. Aujourd’hui, ce sont, entre autres, Kristeva et Antoine Compagnon.

Quels types d’étudiants ? D’où viennent-ils dans l’ensemble ? Y a-t-il des Noirs ?

ALAIN MABANCKOU Mes étudiants représentent la photographie de la société américaine. La prédominance dans ces classes de littérature est du côté des Américains d’origine asiatique. Viennent ensuite les « Caucasiens », comme ils disent, soit les Blancs, certains issus d’universités d’Europe, comme la Sorbonne, pour peaufiner leurs études. Les Noirs sont minoritaires. Dans une classe de soixante étudiants, j’ai parfois trois ou quatre Noirs. L’université en Californie est chère. Le financement des études est coûteux. Les familles noires pauvres n’y ont pas accès. Il y a possibilité de demander des bourses.

Vous écrivez qu’en arrivant aux États-Unis, vous avez vu une ressemblance avec le Congo-Brazzaville. Pourquoi ?

ALAIN MABANCKOU C’était quand j’habitais à Santa Monica, ville au bord de la mer, avec une végétation splendide, des cocotiers… J’avais parfois l’impression de me trouver dans ma ville de Pointe-Noire. Santa Monica a reçu des colonisateurs. Les Espagnols y ont transité. Le nom de Santa Monica vient d’un personnage historique berbère. Il y a donc une certaine filiation africaine du Nord qui y passe.

Icon Quote Dans le milieu universitaire, le racisme est subtil, enveloppé dans un langage bien fait. Il existe, mais il joue sur l’intelligence, et il faut bien gratter pour réaliser que c’est du racisme. »

Avez-vous éprouvé à votre endroit, sous quelque forme que ce soit, des relents de racisme, latent ou manifeste ?

ALAIN MABANCKOU Je ne réponds pas aux racistes, ça les rendrait intelligents et, cette intelligence, ils l’utiliseraient à mauvais escient. Une des rares fois où j’ai eu une expérience de ce type, c’était à la faculté de Dauphine, à Paris. Je venais d’obtenir mon diplôme. Mon professeur, avec qui le courant n’était jamais passé, m’a demandé quand je comptais retourner « chez moi » alors que j’avais la nationalité française ! Il s’agissait d’une forme de racisme à peine voilée, sous l’apparent souci d’une aide à l’Afrique. On peut aider l’Afrique partout où l’on se trouve.

Aux États-Unis, je suis considéré comme étant au moins, sinon un peu, au-dessus de la classe moyenne, car je suis professeur à l’université. Les racistes et les non-racistes vénèrent l’université de Californie. Les gens que je croise ont une culture intellectuelle du monde, qu’il s’agisse de professeurs ou d’étudiants. Je n’évolue pas forcément dans un milieu qui me donnerait des signes de racisme trop visibles. Dans ce milieu, le racisme est subtil, enveloppé dans un langage bien fait. Il existe, mais il joue sur l’intelligence, et il faut bien gratter pour réaliser que c’est du racisme.

Dans vos rapports avec les Noirs d’Amérique, que pensez-vous du regard qu’ils peuvent porter sur vous ?

ALAIN MABANCKOU Avec eux, ce sont d’abord, des rapports de fraternité et de solidarité, celle-ci fondée sur les injustices subies parce que nous étions noirs. Partant de là, dans chaque maison, il y a toujours des problèmes internes. Il m’est arrivé de tomber sur des Noirs américains me reprochant, en tant qu’Africain, d’avoir pactisé avec les Blancs pour vendre leurs ancêtres devenus des esclaves. Il s’agit d’un courant qui cherche à faire porter une partie de la responsabilité de la traite négrière sur les Noirs. C’est aberrant. S’il y eut des complicités, elles ne constituaient pas des éléments majeurs ayant lourdement pesé sur les conséquences d’un système de traite, dessiné par l’Occident, profitant de l’industrialisation et de la traversée des océans pour déplacer tout un peuple. Je ne vois pas un continent comploter contre tout son peuple pour le déporter et laisser des terres vierges. Les complicités étaient à voir du côté de l’avidité de certains chefs guerriers. Initiatives individuelles et non stratégies collectives. Toute tragédie a sa part d’ombre et de complicité.

L’allure vagabonde du récit fait tout le sel du livre.

ALAIN MABANCKOU C’est un livre de promenade. Impression d’écrire en marchant, ou en fixant des images sur l’objectif. Cela couvre la Californie, mais s’y trouvent aussi des accents de l’est du continent puisque j’ai également habité à Ann Arbor, dans le Michigan. C’est un voyage intérieur d’est en ouest dans l’Amérique. De Detroit, la plus grande ville du Michigan, par exemple, j’évoque le fait qu’elle a été bâtie par le comte de Cadillac, qui était français. On y a dressé une statue que les Américains n’ont pas déboulonnée ! L’espace géographique, aux États-Unis, n’est pas monotone. On passe des plaines au désert ou aux collines. Je voulais cet éclectisme avec, comme fil conducteur, un narrateur en train de brosser le portrait de son Amérique.

Icon Quote Mon Amérique n’est pas celle de Trump. Il se réfugie dans le confort de la fiction et nie la réalité. Les États-Unis se désagrègent tandis qu’il stagne dans sa bulle. Il envoie les troupes de l’État fédéral pour attaquer les États démocrates. On est quasi dans une situation de guerre civile. »

Les États-Unis traversent une crise terrible, liée à la figure ubuesque du président, à la pandémie et à un conflit interracial délibérément entretenu. Que pensez-vous de cet état de fait ?

ALAIN MABANCKOU Avec cette présidence pour le moins décousue, sans oublier les conséquences des affrontements au sujet de la race et les sujets économiques, la pandémie, tout montre qu’il y a un problème de leadership. L’Amérique, ce n’est pas celle dressée par Trump. La mienne est celle qu’ont laissée ses présidents précédents depuis Jimmy Carter et même, dans une certaine mesure, le républicain Ronald Reagan. Il a eu ses tares, mais du moins avait-il une responsabilité de chef d’État. Je ne m’appesantis pas sur Trump. Mon Amérique n’est pas la sienne. Il se réfugie dans le confort de la fiction et nie la réalité. Les États-Unis se désagrègent tandis qu’il stagne dans sa bulle. Les rues sont bondées de clochards. Des émeutes tous les jours. Il envoie les troupes de l’État fédéral pour attaquer les États démocrates. On est quasi dans une situation de guerre civile.

 

Comment définissez-vous le mouvement Black Lives Matter ?

ALAIN MABANCKOU Les mouvements des années 1960 avaient des têtes d’affiche que le peuple suivait : Malcom X, Martin Luther King, Mohamed Ali, Angela Davis, James Baldwin… Il n’y a plus de grandes figures. La rue devient le personnage principal. C’est né du désespoir des quartiers les plus pauvres qui crient : « Trop, c’est trop ! On vous avait donné des signes. Nos prophètes sont passés, et vous n’avez rien fait, alors la rue se lève. » Quand la rue se lève, les gens célèbres doivent s’écarter pour laisser la voix du peuple s’exprimer. Il n’y a plus un leader sur lequel on peut tirer pour intimider la foule, alors on tire sur la foule à l’aveugle. J’appartiens à la section des Black Lives Matter de Los Angeles et je vais à leurs réunions.

Icon Quote Le capitaliste détient les moyens de production, le prolétaire doit offrir sa force de travail. Aux États-Unis, la classe blanche est dominante. Elle détient moyens de production, médias, pouvoir, destin du pays. »

Vous parlez d’un problème de classe doublant en profondeur celui de race. Ce point de vue est-il perceptible dans le mouvement Black Lives Matter ?

ALAIN MABANCKOU Ce n’est pas perceptible. On insiste sur le problème de la race. J’ai toujours pensé que le racisme est un département de la lutte des classes. C’est l’instrument qu’une classe utilise pour en exclure une autre. La race ne précède pas la classe. La classe, on naît dedans. Certains étudient les moyens d’empêcher les autres d’entrer dans la leur. Ces moyens sont économiques, sociaux. C’est l’appropriation des moyens de production, comme le dit la philosophie marxiste-léniniste. Le capitaliste détient les moyens de production, le prolétaire doit offrir sa force de travail. Aux États-Unis, la classe blanche est dominante. Elle détient moyens de production, médias, pouvoir, destin du pays.

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