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Trois philosophes se penchent sur la référence à Marx : si vous hésitez à tout lire, je vous recommande cependant A.BADIOU

Posté par jacques LAUPIES le 29 mai 2018

 

Que signifie, aujourd’hui, la référence à Karl Marx ?

Anniversaire de la naissance de l’auteur du Capital.
Traduit de l’anglais par Jérôme Skalski
Lundi, 28 Mai, 2018
L’Humanité
Trois philosophes se penchent sur la référence à Marx : si vous hésitez à tout lire, je vous recommande cependant A.BADIOU dans POLITIQUE

Au lendemain du 200e anniversaire de la naissance du penseur révolutionnaire allemand, la signification de ses œuvres et de ses concepts interpelle le champ philosophique. Avec les contributions des philosophes Slavoj Zizek, Étienne Balibar et Alain Badiou.

  • Répéter son geste d’ancrage par Slavoj Zizek, philosophe

Slavoj Zizek, philosophe et psychanalyste slovene. Photo Albert Facelly pour l'Humanite DimancheLa question de la pertinence de la critique de Marx de l’économie politique à notre époque de capitalisme globalisé doit être résolue de façon dialectique : non seulement la critique de Marx de l’économie politique, ses grandes lignes concernant la dynamique capitaliste, reste toujours actuelle, mais on devrait même aller plus loin et affirmer que c’est seulement aujourd’hui, avec le capitalisme mondial, que, pour le dire en hégélien, sa réalité rencontre son concept. Cependant, un renversement proprement dialectique intervient ici : à ce moment précis, la limite doit apparaître, le moment du triomphe est celui de la défaite. Après avoir surmonté les obstacles externes, la nouvelle menace vient de l’intérieur, signalant une incohérence immanente. Quand la réalité atteint pleinement son concept, ce concept lui-même doit être transformé. Là réside le paradoxe proprement dialectique. Marx n’avait pas tort, il avait souvent raison, mais plus encore qu’il ne l’aurait cru lui-même.

Alors, qu’en résulte-t-il ? Faut-il radier les textes de Marx comme un document intéressant du passé et rien de plus ? Dans un paradoxe proprement dialectique, les impasses mêmes et les échecs du communisme du XXe siècle, impasses clairement fondées sur les limites de la vision de Marx, témoignent en même temps de son actualité : la solution marxiste classique a échoué, mais le problème subsiste. Le communisme n’est pas aujourd’hui le nom d’une solution, mais le nom d’un problème, le problème des communs dans toutes ses dimensions – les biens de la nature comme substance de notre vie, le problème de nos biens communs biogénétiques, le problème de nos biens communs culturels ; la « propriété intellectuelle » et, last but not least, les communs comme l’espace universel de l’humanité duquel personne ne devrait être exclu. Quelle que soit la solution, il faut faire face à ces problèmes.

Dans les traductions soviétiques, la déclaration bien connue de Marx à Paul Lafargue, « Ce qu’il y a de certain, c’est que je ne suis pas marxiste », a été rendue par : « Si c’est du marxisme, je ne suis pas marxiste. » Cette mauvaise traduction rend parfaitement compte de la transformation du marxisme dans un discours universitaire. Dans le marxisme soviétique, Marx lui-même était un marxiste, participant à une même connaissance universelle qui constituait le marxisme ; le fait qu’il ait créé l’enseignement connu plus tard sous le nom de « marxisme » ne déroge pas à la règle. Sa dénégation fait référence à une mauvaise version spécifique qui se proclame faussement « marxiste ». Ce que Marx voulait dire était quelque chose de plus radical : un écart séparait Marx de lui-même, le créateur, qui a une relation substantielle avec son enseignement, des « marxistes » qui suivent cet enseignement. Cet écart peut également être rendu par la célèbre blague des Marx Brothers : « Vous ressemblez à Emmanuel Ravelli.

– Mais je suis Emmanuel Ravelli.

– Ce n’est pas étonnant que vous lui ressembliez. »

Le type qui est Ravelli ne ressemble pas à Ravelli, il est simplement Ravelli, et, de la même manière, Marx lui-même n’est pas un marxiste – un parmi les marxistes –, il est le point de référence dispensé de la série – c’est la référence à lui qui fait d’autres marxistes. Et la seule façon de rester fidèle à Marx aujourd’hui est de ne plus être un « marxiste », mais c’est répéter le geste d’ancrage de Marx d’une manière nouvelle.

  • Marx métamorphosé par Étienne Balibar, philosophe

Étienne Balibar. 23 mars 2016. credit Magali BragardOn nous dit : Marx est de retour… Comme s’il était jamais parti ! Mais ce qui est vrai, c’est que sa compréhension et son usage se sont métamorphosés. Et c’est des choix qu’impose cette métamorphose, des possibilités qu’elle ouvre, des révisions qu’elle demande, que je voudrais dire ici quelques mots.

Dans les manifestations auxquelles donne lieu le bicentenaire, deux surtout me semblent révélatrices du changement de conditions dans lesquelles s’effectue aujourd’hui la lecture de Marx, et de la conjoncture inattendue dans laquelle nous sommes maintenant. La plus voyante, c’est l’inauguration en grande pompe, dans la ville natale de l’auteur du Manifeste communiste, d’une statue géante offerte par la République populaire de Chine : dernier grand pays au monde à être gouverné par un « parti communiste », et puissance tendanciellement dominante du nouveau capitalisme mondialisé. Il n’est pas sûr qu’on lise beaucoup le Capital en Chine, mais il n’est pas certain qu’on ne le lise pas. De toute façon, cette référence ne peut être écartée d’un revers de la main sous prétexte que ce Marx-là ne serait pas « le vrai ».

Non moins révélatrice est la touchante unanimité des grands organes de presse où se forge le consensus néolibéral, The Economist de Londres et The Financial Times, pour nous expliquer que, sans doute, la mise en œuvre des « politiques marxistes » a débouché sur la catastrophe et sur l’horreur, mais le diagnostic portant sur les contradictions du mode d’accumulation, et donc l’inévitabilité des crises, doit plus que jamais être pris au sérieux. Cela suppose qu’on puisse découper Marx en tranches : l’économie par-ci, la politique et la philosophie par-là, ce que je ne crois pas, mais qui témoigne du fait que la puissance analytique de sa pensée et le principe de sa critique du capitalisme ont survécu à la tragédie des révolutions et contre-révolutions du XXe siècle.

Le capitalisme dans lequel nous vivons aujourd’hui, dont la logique pénètre désormais tous les aspects de la vie quotidienne, n’est pas seulement un capitalisme mondialisé et financiarisé, c’est un capitalisme qui vient après le socialisme historique sous ses différentes formes, dont le marxisme a été l’une des composantes. Pour une part, il s’en démarque violemment ; pour une part, il s’en nourrit, au risque du déséquilibre permanent. La lecture de Marx dont nous avons besoin aujourd’hui (et qui, bien sûr, est plus qu’esquissée de divers côtés, sous la forme d’une réjouissante multiplicité d’interprétations) doit elle aussi se concevoir et s’organiser comme une lecture « post-socialiste », y compris dans un rapport critique au socialisme de Marx. Ce qui impose un rapport critique à son communisme : le communisme de Marx ne se confond pas avec son socialisme, car il vient de beaucoup plus loin dans l’histoire des idéaux de l’humanité. Mais il ne peut en être séparé par une simple décision, puisque Marx avait précisément trouvé dans la « loi de socialisation » inhérente au capitalisme les fondements de sa conception du communisme.

De ce que Marx a écrit et pensé (désormais bien plus largement accessible qu’à l’époque où, sous l’inspiration d’Althusser, nous nous proposions de « lire le Capital »), je pense qu’il faut tout garder des questions et tout repenser des réponses. Cela vaut pour la critique de l’économie politique, en surmontant les limitations que lui avait imposées sa dépendance par rapport aux économistes de la révolution industrielle, et en levant l’obstacle que constitue sa conviction du caractère purement « apologétique » de l’économie bourgeoise. Cela vaut pour les schémas du processus révolutionnaire au moyen desquels il avait cherché à inscrire la révolution prolétarienne dans la continuité des révolutions bourgeoises, au prix d’une dénégation de son universalisme potentiel et d’une sous-estimation de ses propres contradictions. Et cela vaut, bien sûr, pour la lutte des classes : il est évident à la fois qu’aucune relation sociale n’échappe à sa détermination et qu’elle ne constitue que l’une des structures de domination et de résistance, dont les idées de « transformer le monde » et de « changer la vie » tirent leur actualité permanente. On pourrait résumer cela en disant que Marx, deux cents ans après sa naissance, est entré dans une conversation où il a autant à apprendre qu’à enseigner. C’est la démocratie des idées révolutionnaires. Je crois qu’il en eût été satisfait. À tout de suite, vieille barbe !

  • Les formes neuves de l’appropriation collective par Alain Badiou, philosophe

Alain Badiou. 2014(c)LeemageFaute de se souvenir que le vrai titre du Capital est Critique de l’économie politique, on a souvent réduit Marx à une pensée analytique de l’organisation économique des sociétés. Il s’est finalement retrouvé, au milieu notamment de ses ennemis de toujours, comme un auteur des parcours académiques en sciences sociales. Cette académisation de Marx a permis de le séparer de ses vrais descendants : Lénine, ou Mao, et donc de lui épargner leur sort de maudits « totalitaires ».

Mais la vie, l’action et les écrits de Marx témoignent du contraire. Le but qu’il poursuivait sans faiblesse était la naissance et le déploiement d’une organisation internationale des prolétaires. Il a été avec Engels, comme Lénine avec Trotski, Mao avec Chou En-lai, Castro avec Che Guevara, le militant, le dirigeant des efforts pour atteindre ce but dans les conditions de son époque, où l’Idée communiste faisait son apparition.

Je voudrais citer ici deux passages du Manifeste qui, à mes yeux, concentrent l’orientation fondamentale qui nous rattache encore à Marx. Ma première citation serait : « Les communistes ne forment pas un parti distinct opposé aux autres partis ouvriers. Ils n’ont point d’intérêts qui les séparent du prolétariat en général. Ils ne proclament pas de principes sectaires sur lesquels ils voudraient modeler le mouvement ouvrier. Les communistes ne se distinguent des autres partis ouvriers que sur deux points : 1º Dans les différentes luttes nationales des prolétaires, ils mettent en avant et font valoir les intérêts communs du prolétariat. 2º Dans les différentes phases évolutives de la lutte entre prolétaires et bourgeois, ils représentent toujours et partout les intérêts du mouvement en général. »

Et la deuxième : « En somme, les communistes appuient partout tout mouvement révolutionnaire contre l’ordre des choses social et politique existant. Dans tous ces mouvements, ils mettent en avant la question de la propriété, quelle que soit la forme plus ou moins développée qu’elle ait revêtue, comme la question fondamentale du mouvement. »

En somme, le militant participe à tous les mouvements dans lesquels la subjectivité dominante semble être une opposition réelle à l’ordre dominant. Mais il y observe, et tente par tous les moyens d’y faire prévaloir trois principes :

1. L’internationalisme, qui exclut que le mouvement laisse place au nationalisme, à la mention, par exemple, de « la France » et de ses intérêts, y compris sous la forme actuelle du fétichisme de « notre République ». Encore moins pourra-t-on tolérer tout ce qui relève des traces du colonialisme : le racisme, l’islamophobie et autres ingrédients de la réaction contemporaine.

2. La subordination de ce qui est une nécessité tactique à la stratégie d’ensemble, le « mouvement en général », qui vise l’affaiblissement d’abord, la destruction enfin, de l’ordre capitaliste et bourgeois. On évitera toute forme de soutien constant, notamment électoral ou syndical, avec des forces dont il est évident que leur but n’est que de conquérir des positions de pouvoir à l’intérieur de l’ordre dominant. On ne fera en particulier nul usage de la catégorie sous laquelle se présentent toutes les trahisons, à savoir la catégorie de « gauche ».

3. La question de la propriété bourgeoise et de l’absolue nécessité de son abolition. Marx indique que ce principe doit prévaloir quelle que soit la forme plus ou moins développée qu’elle (la propriété) a revêtue. Aujourd’hui, cette forme est littéralement extrémiste : dans le monde, une centaine de personnes possèdent autant que deux milliards d’autres. Le gouvernement Macron veut nous aligner sur ce genre de norme. D’où l’impératif militant : dans tout mouvement, aujourd’hui, affirmer un rejet total, non seulement des privatisations en cours (de l’université, de la SNCF, des hôpitaux…), mais de toutes celles auxquelles la gauche comme la droite ont contribué depuis 1983, et proposer les formes neuves de l’appropriation collective de tout ce qui relève du bien public. Prioritairement : enseignement, santé, transports autres que familiaux, communication (poste, téléphone et réseau Internet), énergie, eau potable.

Dans le cadre de la lutte entre la voie capitaliste aujourd’hui dotée d’une puissance sans précédent et la voie communiste à reconstruire, Marx nous indique non seulement ce que doivent être le cadre de notre pensée, mais plus encore l’orientation générale de nos actions.

 

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