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Darroussin et ces « intellectuels » qui nous parlent !

Posté par jacques LAUPIES le 20 avril 2015

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Le capitalisme peut il être « réformé » et  »corrigé » et donc suffit-il de le comprendre de l’analyser tel qu’il est pour ce faire (vision médiatisée de Thomas Piketty) ou doit-on penser le capital comme rapport social de domination (vision Frédéric Lordon) et le dépasser en s’en prenant à la propriété privée des moyens de production.

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http://pluzz.francetv.fr/videos/ce_soir_ou_jamais_,121019586.html  

(dispo encore 4 jours)

REVENONS A DARROUSSIN ET A SON LIVRE

Si je mets « intellectuel » entre guillemets, n’allez pas croire que cela a un sens péjoratif, surtout concernant Jean Pierre Darroussin. Cet acteur, que j’ai eu la chance de découvrir au théâtre où je me rendais cependant assez rarement, je ne sais plus exactement quand, dans cette pièce où il interprétait un rôle de garçon de café (« La terrasse », je crois, portée par des acteurs que j’affectionne particulièrement : Jean Pierre Bacri et Catherine Frot) , fait partie de ceux dont le jeu m’a séduit le premier jour ou je les ai découverts.

Je ne lis plus guère, sauf l’Huma et quelques bribes de livres pour moi incontournables, mais je regrette, aussi parce que cela a un cout, de ne pas enrichir ma bibliothèque de tous ces « auteurs » (encore un guillemet) qui témoignent d’une époque que j’ai pleinement vécue et qui fut marquée de grands espoirs et évidemment de déceptions aussi importantes par la suite.

Evidemment l’interprétation par Darroussin de l’ouvrier proche du FN dans « Marius et Jeannette » de Guédiguian m’avait interpellé. Pas très surpris car le phénomène d’ascension de ce parti prenait corps, déjà à cette époque,  alimenté de ce glissement vers l’extrême droite d’une classe ouvrière privée de « son » parti communiste, déjà maltraité par des directions dépassées. D’où déclare l’acteur :

  »Le FN progresse depuis 1983. Tout est dit. C’est le résultat d’un abandon et d’une gauche qui n’est plus la gauche. Il devient difficile pour les travailleurs de se situer. Le FN a beau jeu de faire l amalgame PS-UMP, de se faire passer pour les pourfendeurs de l’union sacrée du grand capital. La gauche n a jamais été au pouvoir. Jamais  depuis  depuis le Front populaire (sourire). Jamais il n y a eu de politique de gauche. Et chaque fois que le PCF ou les Verts se sont alliés à cette soi-disant gauche, la désillusion pour le peuple a été plus grande encore. »

Point de vue qui mériterait approfondissement ?

Bien que Darroussin fut d’une génération postérieure à la mienne, et aussi à cause de cela, je trouve déjà en lui, qu’il me pardonne, un certain abandon, une fuite pour être à côté de la politique. Une fuite, certes marquée par l’excellence du combat mené au travers du théâtre, de la culture. Une fuite que j’admire mais, comme en  témoigne son besoin d’écrire, le besoin d’un retour comme si quelque chose manquait à sa brillante carrière. Et il n’est pas le seul dans ce milieu à se comporter ainsi !

Mais nous même, militant d’en bas, n’avons nous pas souvent commis cette erreur d’appréciation, d’autant plus grave que nous en étions conscients, en nous abandonnant à des missions moins essentielles que le combat politique direct. Un peu par égoïsme, un peu pour échapper à cette non reconnaissance qui dans une certaine mesure frappe ceux qui choisissent plus le politique que le professionnel ou encore une vocation artistique avec laquelle l’accomplissement de soi est probablement encore moins garanti.

Rien ne  sert d’avoir des regrets car, si nous n’avons pas été à la hauteur pour trouver cet accomplissement dans ce que nous avons toujours considéré essentiel, c’est probablement parce que nous n’avons pas fait les bonnes rencontres qui l’auraient permis et avons été largement dépassé par les pouvoirs qui nous ont entouré, souvent freiné quand ce n’est pas soumis ou brimé !

D’autres ont été, dans leur modeste microcosme éloignés de toute notoriété et même d’une reconnaissance. Enfermés  dans l’anonymat, occupant cette proximité indispensable à tout parti. Simplement parce que la nécessité d’avoir une vie professionnelle s’imposait à eux.

On s’étonne du peu d’engouement, des jeunes en particulier, mais peut-être encore plus des personnes en activité, pour l’engagement politique, mais mesure t-on ce que cela représente  de temps et de moyens pour qui veut mener son combat en connaissance de cause, affronter les débats internes autant qu’externes.

La retraite de ce point de vue est une opportunité extraordinaire pour le militantisme car elle permet de prolonger nos ébauches, dans des esprits, surtout parmi les jeunes. Et peut-être, comme cela m’arrive parfois, de réfléchir sur ce monde intellectuel  qui a pris et prend encore ses distances avec le mouvement ouvrier et plus généralement celui des couches populaires.

Encore faut-il vaincre ce décalage  générationnel qui donne au plus expérimentés des certitudes trop souvent immuables et à ceux qui le sont moins des certitudes fondées sur des expériences limitées, et parfois l’ignorance de l’histoire, idée retrouvée dans l’interview :

«  L individu cherche souvent l’anonymat dans les grandes villes. Cet anonymat passe pour une garantie de liberté. La ville peut être grisante quand on est jeune. Mais, reste que plus personne ne sait qui a construit la maison qui vous abrite, l’arbre qui a fait les charpentes, l’homme qui a posé les fenêtres. Il existait une généalogie dans toute chose. Dès lors on se sentait moins comme une quantité négligeable. »

Il faut que le Parti communistes renoue le lien entre l’intellectuel collectif, si puissant et divers qu’il constitue, avec le monde intellectuel en général et pas seulement – ce qui déjà ne serait pas si mal – avec ceux qui conçoivent  la culture comme un indispensable moyen d’éducation populaire, aidant à la compréhension du monde pour mieux le transformer et non, comme seulement un divertissement, un supplément d’âme détaché de la réalité de l’éducation, de l’enseignement scientifique et du travail.

 

Jean-Pierre Darroussin : « La gauche  n’a jamais été  au pouvoir »

Entretien réalisé par  Lionel Decottignies
Vendredi, 17 Avril, 2015
Humanité Dimanche

 

Mercredi 8 avril. 9 h 54. Siège de « l’Huma ». Saint-Denis. À l’accueil, Jean-Pierre Darroussin. Veste en tweed  et casquette vissée sur la tête. Un étage plus haut, la rédaction  de « l Humanité Dimanche », il ôte son couvre-chef et glisse : « Je suis ému. »  Se convoquent  en lui les souvenirs : faubourg Poissonnière, André Carrel, son père communiste… Il observe.

A 10 heures, le comité de rédaction débute. Stéphane Sahuc, rédacteur en chef, se fait maître de cérémonie. Prennent forme les idées  pour composer  la une. L homme  est visiblement à l aise.  Il écoute, réfléchit, intervient.  En trois heures, il aura fait montre d une connaissance aiguisée de l actualité,  « le système Google », « l’Équateur », « le droit aux jeunes à faire des conneries », « la peur qui muselle la société ». Tout y passe. Avec modestie  pour partage. Place  à l entretien. Il vient  de publier un livre.  Un livre, certes réussi, mais un prétexte  aussi pour se retrouver chez lui, entre amis  et camarades.
HD. Jean-Pierre Darroussin… Jean-Pierre Darroussin. (Il coupe). Je tenais d abord à vous remercier. Cette réunion m est d une grande expérience. Je retiens la prise de décision collective, le goût de chacun à s’intéresser et faire des recherches. Je rêve d une société de production cinématographique fonctionnant sur le même modèle. Avoir une autonomie de regard sur le monde et transmettre ses connaissances à d autres pour les amener vers la liberté sont des passerelles contre l isolement.

HD. Merci. Cette nécessité de transmettre, de mettre en commun est le fil rouge de votre livre ? J.-P. D. Raconter ma façon de voir fut ma première motivation. À l heure où les hommes sont de plus en plus interchangeables, à l identité de plus en plus virtuelle, j ai eu envie de fixer ma propre histoire, raconter le terreau qui m a fait pousser. Le sens de la communauté et de la solidarité m a été transmis par mes parents et grands- parents, tour à tour paysans et ouvriers. Donc, des travailleurs. Ils ont vécu une époque où l individualisme et la concurrence n étaient pas « fondamentaux » dans l organisation de la société. L esprit de concurrence n existait que chez les grands patrons prompts à élaborer des guerres. Paraît que cet esprit allait sauver le monde… L’émulation allait rendre l homme plus fort, plus conquérant et meilleur. Dans ma famille, de par son milieu, tout ce qui relevait du domaine du nouveau, de l étranger, était le bienvenu. Il y régnait une forme d enrichissement dans la découverte du nouveau.

HD. En établissant une photographie du début du XXe siècle jusqu’aux années 1980 et par vos propos,  ne craignez-vous pas qu’il vous  soit reproché une forme d idéal nostalgique à l instar de l immeuble de libre circulation de vos grands-parents ? J.-P. D. Quand les portes sont ouvertes et que les gens vivent ensemble, il n y a pas de place pour la nostalgie. Mes grands-parents, arrivés de la campagne, se sont établis à Paris. Dans une ferme, on circule. Ces gens-là reproduisaient cette vie à l intérieur d un immeuble parisien. Il existait une clé pour toutes les serrures. Jusqu’aux années 1960, ce système a perduré. Je l ai moi-même connu. Peu à peu, les nouveaux arrivants ont changé les serrures

HD. L’un des thèmes est l’exil.  Les pauvres seraient contraints de partir sous peine d être condamnés à l échec. Faut-il y voir une incitation à partir pour réussir ?

J.-P. D. Il faut dire que l exil est souvent lié à des contraintes économiques. Mais l exil fait de vous un immigré à vie. En exil, on est un déraciné. Ô combien le migrant rentrerait chez lui, il le demeurerait. De retour chez lui, le monde a changé et si ce n’est pas le cas, ce monde lui rappelle les motifs de son départ. Il s agit au moins de l’expérience de mes grands-parents. Mais il me semble que ce mouvement perdure. Il est concentrique. Tout amène vers le centre et crée des villes énormes. Ces villes importantes le sont au détriment de l identité de l individu et de sa mémoire.

HD. Feriez-vous une critique de l’urbanisme ?

J.-P. D. L individu cherche souvent l anonymat dans les grandes villes. Cet anonymat passe pour une garantie de liberté. La ville peut être grisante quand on est jeune. Mais, reste que plus personne ne sait qui a construit la maison qui vous abrite, l arbre qui a fait les charpentes, l homme qui a posé les fenêtres. Il existait une généalogie dans toute chose. Dès lors on se sentait moins comme une quantité négligeable.

HD. À ce titre, vous écrivez qu’il est nécessaire que « l on se rappelle hier pour espérer demain »

J.-P. D. Je voudrais être ministre de l Éducation nationale. Je veux supprimer l étude des mathématiques comme base d’évaluation « objective » des élèves. Cette matière est devenue principale. Or, elle ne l est pas moins que le français, l histoire ou le latin. Elle classe les bons et soi-disant mauvais élèves. Derrière l instrumentalisation de cette matière, il y a les chiffres, la concurrence, la rentabilité. Elle permet l évaluation, donc la hiérarchisation. En d autres termes, maintenir l ordre et un ordre. Peut-être est-ce peu important pour certains de savoir qu Henri II a été transpercé à Paris, rue Saint-Antoine. Pour moi, cela montre qu il y a du lien et une généalogie. Que rien n est innocent. Connaître l histoire permet de comprendre où est sa place dans la communauté et savoir pourquoi nous sommes là. Nous ne pouvons nous satisfaire d être de la chair à canon en temps de guerre et de la chair à consommation en temps de paix.

HD. Abordons ce thème de l identité. Pour la doxa médiatique, l’identité est signe de rejet et de repli.  Quelle définition en avez-vous ?

J.-P. D. L’identité n est qu’un pas vers l autre. L identité est toujours en mouvement. Elle ne peut donc être repli sur soi. Mieux nous avons conscience et connaissance de qui nous sommes, mieux nous sommes éveillés vers l extérieur et l autre. Quand le parcours est obscur, plus grande est la tentation de se réfugier dans les religions, qui apportent une explication simpliste, à savoir que nous sommes des créatures de Dieu. Pour ma part, j ai besoin d être alerté par ce qui surprend. Me contenter de ce que j ai et ce que je sais est anxiogène.

HD. Votre livre se place sous  le sceau de la figure paternelle.  Il s’agit d une figure tutélaire qui rejaillit y compris sur vos rapports aux autres hommes.

J.-P. D. Nos pères ont montré leur monde, leur travail. Inconsciemment peut-être savaient-ils que leur univers allait disparaître et qu il fallait en rendre compte. Chez moi, c est passé par l imitation et la restitution en devenant acteur. Il me fallait m incarner dans différents métiers ou couches sociales. À leur époque finissante, ces gens qui ont atteint un degré tel de conscience et de maîtrise de leur travail et de leur environnement ont engendré des artistes. Je retrouve chez Robert (Guédiguian   NDLR) ce parcours. Lui et moi sommes frères. Nous avons le même goût pour raconter des histoires et faire fonctionner notre petit artisanat. Nous avons le souci de connaître les causes pour ne plus qu elles reproduisent les mêmes effets.

HD. Est-il vrai que votre père aurait prédit la société de spectacle et de divertissement ?

J.-P. D. Tout à fait. J’ai travaillé avec lui jusqu en 1974. Dès la fin des années 1960, il savait que son monde allait être remplacé par des machines. Il faudra dès lors occuper les hommes, disait-il, avec de nombreuses chaînes de radio et de télévision, de nombreux spectacles et cinémas. Ma génération devait pourvoyer à cela. Dès mes premières velléités de théâtre, il m a encouragé.

HD. Peut-on établir une passerelle entre l artisanat de votre père et votre métier d artiste  

J.-P. D. Le point commun est l amour et l admiration du travail. Le travail ne se galvaude pas. Il ne se néglige pas. J ai la chance de faire un métier où l on apprend toujours. Chaque rôle est une énigme nouvelle à résoudre. Un artiste doit rendre compte d une réalité et d une époque. Il faut ainsi être assimilable et décodable par le peuple et non par une élite. Nous sommes des intermédiaires.

HD. En 1997, dans « Marius et Jeannette » ; vous campiez le rôle de Dédé, ouvrier électeur FN. 7

Comment expliquez-vous la percée du FN   J.-P. D. Le FN progresse depuis 1983. Tout est dit. C est le résultat d un abandon et d une gauche qui n est plus la gauche. Il devient difficile pour les travailleurs de se situer. Le FN a beau jeu de faire l amalgame PS-UMP, de se faire passer pour les pourfendeurs de l union sacrée du grand capital. La gauche n a jamais été au pouvoir. Jamais  depuis  depuis le Front populaire (sourire). Jamais il n y a eu de politique de gauche. Et chaque fois que le PCF ou les Verts se sont alliés à cette soi-disant gauche, la désillusion pour le peuple a été plus grande encore.

 

Lire aussi : Dans « Et le souvenir que je garde au cœur », Darroussin se raconte. Prétexte 
pour aller une fois de plus vers l’autre. Et au travers 
de son parcours, il témoigne d’une France disparue.

 

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